Canadian Journal of Communication Vol 39 (2014) 627–638
©2014 Canadian Journal of Communication Corporation


Research in Brief

Comment se construit le « concernement » des publics de la démocratie dialogique? Analyse des débats publics CNDP

Clément Mabi
Université de technologie de Compiègne (UTC)


Clément Mabi est doctorant à l’UTC Compiègne, au sein du laboratoire COSTECH. Centre Pierre Guillaumat, BP 60319, Rue du Docteur Schweitzer, 60203 Compiègne Cedex, France. Courriel : clement.mabi@utc.fr .


ABSTRACT  This article focusses on the construction of public involvement in the participatory procedures organized by France’s National Commission for Public Debate (CNDP). Particular attention is given to the enactment of the relation between the public and the object of techno-scientific debate. We posit that different publics are legitimized depending on how the organization of public deliberation problematizes the debated objects.

KEYWORDS  Frame analysis; Involvement; Public debate; Mediation schemes; Wind turbine

RÉSUMÉ  Cet article traite de la construction du concernement des publics dans les procédures participatives organisées en France par la Commission nationale du débat public (CNDP), c’est-à-dire de la mise en forme du lien qui les relie à l’objet technoscientifique en débat. Nous postulons qu’en fonction de la manière dont l’objet du débat est problématisé par le dispositif, différents publics sont légitimés.

MOTS CLÉS  Analyse des cadres; Concernement; Débat public; Dispositifs de médiation; Éolienne


Penser le concernement des publics via les dispositifs de médiation

Dans un contexte où les controverses autour des objets technoscientifiques préoccupant le citoyen se multiplient (OGM, changements climatiques, nanotechnologies, nucléaire…) et face à la remise en cause de la complexification croissante des modes de gouvernance de la science et de l’innovation, les pouvoirs publics ont progressivement mis au programme politique le développement de dispositifs de délibération qui permettent de débattre des options scientifiques et techniques en prenant en compte différents systèmes de valeurs et différentes visions du monde (Bourg et Boy, 2005). Ces dispositifs peuvent prendre la forme de conférences de citoyens, ou de débats publics.

Au sein de ces dispositifs, la question de comprendre pourquoi des acteurs se sentent suffisamment concernés par une question, à un moment donné, pour s’impliquer dans sa discussion est progressivement devenue un questionnement central des études sur la participation citoyenne à la régulation des sciences. Des travaux en sciences politiques, en sociologie des sciences et techniques (STS) ou en sociologie de l’action collective ont cherché à comprendre ce qui faisait venir les citoyens dans les espaces de dialogue entre sciences et société : la défense d’intérêts personnels (Mansbridge et al., 2010), « la soif de savoir » (Callon et al., 2001) ou encore « l’émergence de motifs d’action » pour se mobiliser sur un problème public (Céfaï et Trom, 2001). L’un des principaux résultats de ces recherches a été de montrer que les logiques qui sous-tendent l’engagement reposent sur la formation d’un lien entre l’objet technoscientifique mis en discussion et son public. Pour venir participer, il serait ainsi nécessaire de créer une relation de sens (découverte et sensibilisation à un évènement) qui engendre une « proximité » suffisante avec l’objet technoscientifique pour motiver une contribution au débat. Afin de qualifier cette modification de l’environnement des acteurs à travers la prise en charge d’une controverse ou d’un « problème » pour reprendre les termes de John Dewey (1927), le concept de « concernement » peut être mobilisé. Cependant, les logiques de la constitution de ce lien n’ont, pour le moment, pas été finement caractérisées. Il semble en effet qu’une réflexion sur les conditions sociales du concernement soit nécessaire tant il apparaît difficile de le comprendre comme un mouvement spontané, comme si aucun travail de mobilisation et de construction du concernement n’était nécessaire à l’émergence des groupes sociaux prêts à s’impliquer dans le débat.

Dans ce cadre, il nous semble qu’un élément n’a pour le moment pas été suffisamment pris en compte dans le processus : la multiplicité des médiations qui permettent aux publics d’avoir accès aux objets débattus et de s’en construire une définition (cadrages médiatiques, éléments techniques, nature du dispositif de participation …). Nous postulons ici que ce type de processus sociotechnique participe au travail de concernement et favorise l’engagement de certains acteurs dans la résolution d’un problème donné. Ainsi, notre objectif est de prouver que le concernement des publics ne se construit pas uniquement dans des dimensions sociales ou psychologiques mais que la manière dont la thématique est mise en débat, via des dispositifs de médiation, configure en partie l’expérience des publics. Nous proposons ici d’examiner plus particulièrement l’introduction d’outils numériques dans les procédures. L’hypothèse que nous souhaitons défendre ici est que la participation en ligne, via des technologies de l’information et de la communication (TIC), fait évoluer les formes du concernement et favorise l’inclusion de nouveaux publics.

Pour mener notre étude, nous proposons une approche à la croisée des STS et des sciences de l’information et de la communication (SIC) qui analyse la matérialité des dispositifs de médiation en considérant leur dimension sociotechnique et la manière dont ils structurent les pratiques sociales des acteurs. Comment le concernement exprimé par les publics est-il mis au travail par la matérialité des dispositifs?

Cette approche sera mise à l’épreuve du terrain à travers une étude de cas, celle des « débats publics » organisés par une institution française, la Commission nationale du débat public (CNDP). Inspirée du modèle québécois du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE)1 créé en 1995, la CNDP est une autorité indépendante depuis 2002 qui a pour mission l’organisation de la consultation du grand public sur les questions d’aménagement du territoire, comme l’installation d’une ligne de chemin de fer, un contournement autoroutier… Cette « expérience de démocratie participative à la française » (Revel et al., 2007) est une procédure innovante, notamment du fait de son fort encadrement juridique. Nous nous appuierons plus particulièrement sur un débat, celui sur le « Projet de parc éolien en mer des Deux Côtes », relatif à l’installation d’un parc éolien au large des côtes nord-ouest de la France, dans la région du Tréport, commune française située dans le département de la Seine-Maritime (76). Lors de ce débat, la Commission a mis en place un dispositif que nous qualifierons d’hybride dans la mesure où, en parallèle aux réunions publiques, il fait largement appel aux TIC pour favoriser la récolte d’arguments.

Après avoir présenté notre approche théorique, notamment via une mise en perspective de notre étude dans le champ ouvert par la rencontre entre SIC et STS, puis notre analyse de terrain, nous commenterons nos résultats par rapport à la « construction dispositive du concernement » afin d’interroger la capacité du dispositif à modifier l’expression du concernement des acteurs.

Un cadre théorique entre STS et études de communication

Une hybridation fructueuse

Afin de mieux comprendre le rôle des dispositifs de médiation dans l’activation des publics, notre étude s’appuie sur une approche théorique croisant SIC et STS pour capter les effets de la matérialité des outils de communication sur les pratiques sociales. Cette volonté de croisement s’inscrit dans un courant plus large qui réfléchit aux conditions de réussite de l’hybridation entre ces deux disciplines. Ainsi, dans le Handbook of Science and Technology Studies (2008), un article de Pablo Boczkowski et Leah A. Lievrouw nous invite explicitement à « faire le pont entre les deux disciplines » à travers une proposition d’analyse sociotechnique de la matérialité des médias. Ce concept de matérialité des médias est également au cœur d’un ouvrage collectif récent dont l’objectif principal est d’ouvrir des pistes à la croisée des études de communication et des STS (Gillespie et al., 2014) et de faire émerger une communauté de chercheurs interrogeant ce type « d’objets frontières » (Star et Griesemer, 1989).

Une série de facteurs concordent pour créer un « moment » favorable à la mise en place d’un programme de recherche partagé. Avec le développement du numérique et son rôle croissant dans nos pratiques sociales, les études de communication se sont progressivement intéressées aux artefacts techniques, favorisant ainsi une entrée par la matérialité des médias issue des STS, afin de mieux capter le processus sociotechnique qui organise la circulation du message. Confrontées aux TIC, les deux disciplines partagent également la volonté de dépasser l’écueil des déterminismes, qu’ils soient sociaux ou technologiques, pour réussir à construire une approche qui prenne en compte la dimension socialement construite de la technique et la question des « effets » des objets techniques sur les pratiques sociales. Il s’agit de penser à la fois la manière dont la technique régule l’action et formate les pratiques sociales, tout en étant le produit de l’action des acteurs. Les objets techniques ne sont ainsi pas considérés comme des entités figées et inaccessibles, mais comme le résultat d’un processus sociotechnique. Cette entrée par l’ouverture des « boîtes noires » de la technique se retrouve également dans les travaux de Madeleine Akrich (1987) et de Bruno Latour (1989) qui proposent une anthropologie de la technique capable de déconstruire les liens de causalité tout en préservant une forme de symétrie entre le social et la technique. Les actants non-humains sont considérés comme ayant la même importance dans la construction des pratiques que les acteurs humains. De nombreux travaux en communication ont mobilisé cette stratégie renforçant l’hybridation des approches.

Comprendre le processus de concernement

À l’origine, le concept de « concernement » est issu de la psychiatrie et désigne le glissement vers la folie où le patient a l’impression d’être au centre de tous les regards et de toutes les attentions jusqu’à succomber au délire de persécution. Ce moment pathologique de l’entrée dans la psychose a été identifié par Henri Grivois au début du vingtième siècle (1909).

Dans son ouvrage La souffrance à distance (1993), Luc Boltanski s’est approprié ce concept pour analyser les ressources morales mobilisées par les acteurs lorsque ces derniers sont indirectement impliqués dans un problème. Son analyse des formes discursives susceptibles de véhiculer une information sur la souffrance et les émotions de celui qui transmet cette information montre que le concernement « à distance » se construit dans la mise en circulation d’émotions chez d’autres membres du public, dans la mesure où c’est la seule action à sa portée.

D’autres travaux ont insisté sur le renouvellement de notre rapport aux objets pour comprendre comment s’active le concernement. Après ses premiers travaux sur les sciences, Bruno Latour a élargi son modèle et initié un « tournant des objets » qui remet en cause les « méthodes » de la démocratie. Il considère les objets comme des « matters of concern » qui renvoient à l’idée de sujets d’inquiétudes et se rapportent, conformément à la sociologie de la traduction, à l’assemblage d’humains et de non-humains qui participent à la mise en société des objets scientifiques.

Les travaux de Noortje Marres (2005) ont ensuite montré que les études sur le processus de formation des problèmes publics et des controverses repérés par la littérature en STS donnaient trop de poids à l’approche discursive de la constitution du concernement. Leur focalisation sur la dimension stratégique des discours les amènerait à occulter le rôle de l’objet du débat dans le processus de concernement. Dans cette approche qu’elle qualifie de « socio-ontologique », la visibilité des problématiques ne serait donc plus le seul facteur d’implication des publics et les objets pourraient être considérés comme « démocratiquement problématiques », c’est-à-dire capables de susciter des débats et de structurer les publics concernés par leur introduction dans le monde social.

Ces différentes approches nous invitent à penser le concernement comme un processus dynamique qui fait le lien entre l’expérience des individus et une situation problématique caractérisée par l’introduction d’un objet technoscientifique dans l’environnement des individus. Ce lien peut donc être direct, ou indirect lorsqu’il mobilise les valeurs de participants qui ne sont pas impactés par une évolution de leur milieu. Ce processus est également différent en fonction des objets débattus qui contribuent à l’opération, hautement stratégique, de sélection et d’intéressement de leurs publics. Une fois concernés, ces derniers peuvent choisir de s’engager ou non dans la discussion de la controverse à travers des formes organisées de participation, comme les procédures de débat public CNDP.

Le concernement dans les débats publics CNDP

Quand la médiation « problématise » l’objet du débat

Lorsqu’il est pris en charge par un dispositif de médiation tel qu’un débat public CNDP, l’objet technoscientifique est nécessairement circonscrit dans le cadre de la procédure afin de faciliter la discussion de certains éléments (comme la construction d’un réacteur ou l’enfouissement de déchets). Les aspects mis en avant légitiment alors la participation de certains groupes concernés. Dans cette optique, nous proposons l’hypothèse que ces médiations contribuent, en fonction de l’agencement des dispositifs, à la sélection et à la hiérarchisation des publics venus contribuer à sa discussion. Il y aurait donc une mise en forme du concernement par le dispositif—nous parlerons de « construction dispositive du concernement », qui aurait pour effet de « fabriquer » le public du débat. À travers la « mise en procédure » de l’objet, ce dernier se trouve « problématisé », au sens de Michel Foucault (1977), afin de rendre visible ce qui dans un sujet pose problème, légitimant ainsi l’implication de certains segments du public qui voient le lien qui les relie à l’objet explicité et leur « concernement » (le lien qui les relie à l’objet) mis en forme. Ce processus contribue ainsi à la sélection et à la hiérarchisation des publics susceptibles de s’impliquer (Claeys-Mekdade, 2001).

La loi précise que la CNDP doit être saisie pour tout projet d’aménagement du territoire de plus de 300 millions d’euros. Elle nomme alors une Commission particulière du débat public (CPDP), chargée d’organiser matériellement le débat sur place. Sa mission est de recueillir les arguments des citoyens afin d’établir un compte rendu des débats. Elle doit donc tenter de faire venir la plus grande variété de publics. La CPDP a toute la latitude pour organiser la discussion, notamment en déterminant le périmètre du débat (va-t-on se limiter au projet ou mettre en discussion les valeurs qui l’accompagnent?) et les outils de participation proposés (uniquement des réunions publiques ou l’articulation avec un site web participatif?). Le positionnement de ces « curseurs » par la CPDP a lieu en partie lors du travail de préparation du débat public, en amont.

Concrètement, les CPDP peuvent jouer sur deux variables pour mettre en procédure les objets : le cadrage qu’elles construisent pour définir l’objet tel qu’il sera débattu, compris dans une approche issue de l’analyse des cadres d’Erving Goffman (1974), et le design de la procédure, c’est-à-dire les choix qu’elles font de formats d’expression (à savoir les outils de participation pour venir discuter la définition proposée). En fonction de l’équilibre proposé, la prise en charge de l’objet rendra plus ou moins compte de sa complexité sociotechnique, ce qui contribuera éventuellement à configurer des « prises » à destination des publics pour explorer l’objet et légitimer les concernements. Nous parlerons de « concernement axiologique » pour désigner la volonté des participants à venir discuter de la thématique et de « concernement sensible » pour désigner les participants motivés par leur expérience située du territoire.

Dans les débats, la problématisation (telle que définie par la loi) est souvent centrée sur les projets et légitime de manière inégale le concernement axiologique des participants. Or cette hiérarchisation ne correspond pas forcément aux attentes des publics qui viennent souvent dans le débat pour débattre de l’objet, donc de la thématique dans sa globalité. (Par exemple, un citoyen refuse le projet de centrale car il est contre l’énergie nucléaire qu’il trouve trop risqué; de fait, il n’accepte pas de venir discuter du nombre de réacteurs à mettre dans la nouvelle centrale.)

Le cas du débat sur le « Projet de parc éolien en mer des Deux Côtes »

Prenons l’exemple du débat public sur le « Projet de parc éolien en mer des Deux Côtes »2 qui reflète bien la manière dont le dispositif met en forme les différentes dimensions du concernement pour tenter de faire venir les publics porteurs d’arguments sur le projet tout en rendant possible la discussion des enjeux axiologiques qui l’accompagnent. La médiation mise en place s’est constituée autour d’une tension entre les enjeux nationaux de la controverse sur l’offshore et le cadre légal classique de la CNDP dont la mission est d’organiser la consultation du public sur des projets bien précis. S’il s’agit de discuter du projet défendu par GDF SUEZ (multinationale de l’énergie) au large du Tréport, des formes de concernement plus thématiques (axées sur la controverse nationale) se sont invitées dans le débat du fait de l’absence préalable de parcs sur le littoral français (Mabi, 2013). Toute la difficulté du travail de la Commission a été de réussir à concilier ces deux échelles de débat pour lui donner une portée nationale tout en permettant aux riverains de s’exprimer. Sa stratégie a été de considérer comme légitime les publics axiologiques et de leur ménager une place dans le débat, en rendant possible la discussion des valeurs associées au projet. Pour y parvenir, elle a proposé un cadrage suffisamment large et un dispositif qui articule une série de réunions publiques favorables à l’expression d’un public riverain et un site web avec de nombreuses fonctionnalités participatives pour les publics plus éloignés. En plus de sa mission d’information (mise en ligne des documents du débat), le site a proposé un système de retransmission des réunions et différents formats d’expression (forums de discussion, possibilité de déposer un avis écrit ou vidéo, cahiers d’acteurs, système de questions/réponses (SQR), système d’annotation textuelle des documents …).

Problématiser l’objet du débat pour « fabriquer » son public

Pour saisir la manière dont la problématisation de l’objet configure le concernement des publics, la première étape consiste à analyser le processus de cadrage de l’objet. Par une enquête de terrain croisant plusieurs méthodes qualitatives et quantitatives (analyses de discours et entretiens), telle que proposée par la sociologie des problèmes publics, nous avons d’abord cherché à déterminer la manière dont l’objet « éolien » est construit collectivement dans les différentes arènes de l’espace public.

Pour mener à bien l’analyse, nous mobilisons les outils « d’analyse des cadres » (Goffman, 1974), qui considère les cadres comme des « schémas interprétatifs » qui permettent aux individus et aux groupes d’étiqueter les événements les entourant et de produire un sens qui guide les actions futures en conséquence. Ces cadres mettent en avant certaines définitions et interprétations des enjeux politiques et sociaux des éléments constitutifs de l’objet débattu. On voit ainsi apparaître la tension entre les pro-éoliens (industriels du secteur et pouvoirs publics) pour qui les éoliennes sont synonymes de progrès et d’écologie, et les antis (principalement des fédérations d’associations et des rassemblements de riverains) qui apparentent la technologie au gaspillage et à la pollution du paysage. Au plan national, les pouvoirs publics considèrent l’implantation de parcs offshore comme un « instrument d’action publique » (Evrard, 2007) pour soutenir le développement d’une filière « énergie renouvelable » à grande échelle en France. Les discours s’appuient sur la technique pour valoriser un « engagement étatique » assumé selon la « capacité de production » (Reynier, 2010).

La remise en cause de ce cadrage libéral soutenu politiquement et favorable à priori à l’environnement semble difficile. Comment s’opposer au progrès technologique réalisé au nom de la défense de notre écosystème? Pourtant, de nouveaux acteurs se sont structurés pour remettre en cause la rentabilité réelle de la filière, son coût écologique et le fait qu’un acteur privé puisse être dépositaire d’une politique publique. Pour ces acteurs, les éoliennes sont considérées comme des « écolo-gadgets » dont les coûts cachés, importants, seraient financés par les contribuables : « l’objet éolien offshore, c’est la construction d’usines le long du littoral à nos frais ».3

La seconde étape consiste à observer comment cet objet est pris en charge par la procédure CNDP, faisant ainsi évoluer sa définition et déclinant le cadrage national. À l’aide d’une analyse de contenu de l’ensemble des documents du débat (ceux du projet du maître d’ouvrage et ceux de la Commission) et d’une série d’entretiens avec les acteurs, nous avons observé comment les éoliennes ont été définies de manière située. Il s’agit d’abord de comprendre la proposition de cadrage faite aux participants puis de regarder comment ces derniers s’en sont saisis. Dans la procédure, les éoliennes sont abordées sous la forme d’un cahier des charges, celui du projet.

Dans les faits, il s’agit principalement de répondre aux attentes d’un public au concernement « sensible », celui qui va se déplacer aux réunions et qui cherche à connaître les détails du projet et son impact sur le territoire; si ces participants s’impliquent, c’est principalement pour « défendre l’intégrité du territoire ».4

Pour contrer cette position, le dossier du maître d’ouvrage commence par reprendre largement l’argumentaire des pouvoirs publics et parle des éoliennes en fonction « d’opportunité économique » et de « réponse à l’urgence climatique » avant de détailler techniquement son projet. La stratégie est de légitimer le projet en s’appuyant sur sa contribution à l’intérêt général pour ensuite défendre son efficacité technique et son adéquation aux orientations nationales. Par ce processus, le cadrage tente de dépasser les oppositions locales et soulève une dimension axiologique importante, susceptible de faire venir un nouveau public, celui de la controverse nationale, qui va voir son concernement légitimé.

Si comprendre la construction du concernement des publics par le dispositif de médiation demande d’analyser le cadrage de l’objet technoscientifique, il convient également d’observer comment les participants ont pu concrètement le discuter avec les différents formats d’expression mis à leur disposition. Pour ce faire, nous proposons de considérer le design des procédures afin de prendre en compte l’agencement des formats au sein du dispositif et saisir comment s’organise matériellement la discussion. Nous postulons ici que chaque format d’expression, en fonction de ses caractéristiques matérielles, influence la forme de l’expression qu’il permet (Monnoyer-Smith, 2010).

Là encore, nous articulons deux niveaux de travail : nous procédons d’abord à une analyse des choix techniques effectués pour comprendre les possibilités effectives pour discuter l’objet, puis à l’aide d’une analyse « sémio-pragmatique » des sites web (Perraya, 1999; Bonaccorsi et Julliard, 2010) nous tentons de montrer comment la technique vient réguler l’action et contraindre l’expression. La conception du design proposée ne se limite pas à l’analyse des interfaces et de leurs contraintes sur l’action mais invite à inclure une compréhension fine du projet politique derrière les choix techniques qui ont abouti à la mise en place du dispositif.

Les choix faits en matière de design sur le débat des Deux Côtes nous ont appris un certain nombre de choses : la multiplication des formats d’expression (en ligne ou non) a montré un désir de limiter la hiérarchisation des publics (diminution de la contrainte spatiale). Il y avait aussi une volonté de créer une forte complémentarité entre les espaces. Tout au long de la procédure, les citoyens étaient invités à venir préparer les réunions sur le site afin de guider la Commission dans leurs menées. L’intégralité des débats était ensuite restituée sur le web via une transcription mot pour mot afin de donner la possibilité à tous de venir prolonger les échanges et approfondir certains aspects. Cette forte imbrication en ligne/hors ligne montre une volonté d’ouvrir le design à un public plus large et de capter la variété des facteurs de concernement (sensibles et axiologiques) engendrés par le projet :

Avec près de 1 800 participants aux réunions publiques et 4 200 accès aux retransmissions en direct sur Internet, le débat relatif au projet de parc éolien en mer des Deux Côtes a suscité une mobilisation importante. On peut souligner la diversité de l’assistance du grand public aux réunions (riverains, pêcheurs, commerçants, techniciens de l’éolien…) et la forte complémentarité entre débat public en salle et débat public sur Internet, chacun avec ses spécificités … .  (CNDP, 2010, p. 12)

Les fonctionnalités participatives ont connu un succès relatif : le site Internet a reçu plus de 33 000 visites, 325 avis et commentaires ont été postés dans les espaces de discussion par plus de 195 utilisateurs différents (dont trente en vidéos) et 174 questions ont été posées dans le SQR (dont 50% posées directement en ligne) (CNDP, 2010, p. 5).

Enfin pour compléter notre analyse du design et montrer comment la matérialité des formats reflète les stratégies des concepteurs, nous avons mobilisé une approche « sémio-pragmatique » des sites web du débat afin d’expliciter les « programmes d’action » « pliés » en leur sein (Latour, 1999; Mabi, 2012). En nous fondant sur la relecture deleuzienne du concept foucaldien de dispositif (1989), nous avons alors considéré le site comme un dispositif de médiation dont les formats d’expression sémiotisent un modèle de participation. Dans cette lecture, le dispositif est conçu comme un « ensemble complexe et hétérogène » (Foucault, 1977), mélangeant les dimensions technique et symbolique et considérant la matérialité comme une forme de médiation. Il s’agit de comprendre comment les enjeux techno-sémiotiques proposent une forme et régulent l’action. L’application de cette méthode en SIC permet de comprendre comment un dispositif web prescrit des possibilités d’action issues d’un projet (Bonaccorsi et Julliard, 2010) et interroge la conception du pouvoir qui le traverse dans la mesure où il « fait faire » des interactions à ses utilisateurs. Avec cette méthode on comprend que le design est chargé de donner une matérialité à la volonté des concepteurs de permettre l’expression des facteurs de concernement nationaux et locaux afin d’activer un public représentatif des différentes dimensions de l’objet du débat. L’analyse des thématiques proposées à la discussion dans le forum contribue à sémiotiser cette volonté. Ainsi, sur les six espaces de discussion, un seul est strictement consacré au projet (sobrement intitulé « Projet des Deux Côtes ») pendant que les cinq autres proposent une ouverture thématique plus large : « Énergie éolienne en mer », « Pêche et autres professions de la mer », « Emploi et formation », « Faune et flore » et « Paysages, tourisme et loisir ». Sur les 325 avis et commentaires déposés sur le site, 170 l’ont été dans l’espace réservé au projet et 155 dans ceux proposant des entrées plus thématiques. Près de la moitié des contributions sont arrivées dans le débat par des éléments généraux, venant nourrir la mise en société de la controverse.

Pour terminer notre démonstration, nous proposons d’analyser un exemple précis : celui de l’espace de discussion sur « les énergies éoliennes en mer ».5 Nous avons d’abord analysé l’origine déclarée des internautes afin de déterminer leur proximité géographique au territoire. D’après notre codage, sur les 50 contributions, 15 sont le fait de participants dits locaux, 27 sont le fruit de participants dits nationaux et 8 n’ont pas déclaré leur commune d’origine. L’éclatement géographique est important : une contribution provient du Brésil, 9 de région parisienne, 7 de Bretagne, 4 de Normandie, 2 de Montpellier (ville du maître d’ouvrage), 2 de Bordeaux, 1 de Toulouse, 1 de Picardie et 1 du Maine et Loire. L’analyse de la provenance des participants corrobore l’hypothèse de l’activation d’un concernement plus axiologique en ligne. Il est également intéressant de noter que dans les 15 contributions dites locales, 11 sont des commentaires en réaction à un premier message national. On voit ici l’indice d’une mobilisation des riverains pour refuser la montée en généralité des échanges et préserver la dimension locale du cadrage. L’objectif de ces derniers est de renforcer la hiérarchisation des publics pour montrer que la dimension sensible, de ceux qui ont une expérience directe du territoire, mobilise un public plus légitime que celui qui s’engage dans le débat pour défendre des valeurs. Ces participants au concernement sensible ont mobilisé l’une des caractéristiques techniques du site web, la fonction commentaire, pour venir défendre leur propre concernement au sein de l’espace de débat.

Quelques éléments sur la « construction dispositive du concernement »

Le concernement est un processus complexe, qui repose sur de multiples facteurs. Les STS nous ont montré qu’il se construisait largement dans le rapport qu’entretiennent les publics avec leurs objets, qui sont facteurs d’inclusion dans les espaces de débat. Comme le montre notre étude de cas, les citoyens se mobilisent avant tout pour parler des éoliennes, que ce soit pour s’opposer au projet ou le défendre.

Pour autant, nous avons également pu prouver, grâce à l’apport des sciences de la communication, que la mobilisation est différente en fonction de la manière dont l’objet est mis à la disposition des publics et des médiations proposées pour le mettre en débat. Ainsi, les dispositifs de médiation contribuent à mettre en forme le concernement des publics à travers l’opération de problématisation considérée comme un processus sociotechnique. Les choix effectués pour organiser le débat contribuent à la fabrication du public en produisant un effet de sélection.

Nous avons identifié deux variables pour comprendre la problématisation : la construction de l’outil en fonction d’un certain cadrage et le design des dispositifs qui permettent sa discussion. Nous avons pris l’exemple du débat sur le « projet de parc éolien en mer des Deux Côtes » pour montrer que dans le débat ce ne sont pas les éoliennes de manière générale qui sont mises en discussion mais le projet proposé par le maître d’ouvrage. En fonction de la manière dont le cadrage est construit, les valeurs associées au projet et sa dimension substantielle sont plus ou moins incluses dans le débat. Il s’agit par exemple de voir si l’on autorise le public à discuter du principe même de l’éolien et de sa capacité à constituer une alternative au nucléaire, ou si celui-ci est obligé de se centrer uniquement sur le cahier des charges du projet. Notre étude montre qu’en fonction de l’angle choisi ce ne sont pas les mêmes publics qui vont venir s’exprimer. Les locaux vont avoir tendance à mettre en avant un concernement « sensible », orienté vers la territorialisation du projet, tandis que des publics aux concernements plus indirects tendront à s’intéresser à la dimension axiologique du projet.

Pour que ces différents segments du public puissent utiliser le dispositif comme une zone d’interaction, la seconde variable importante est celle du design de la procédure. La conception du design que nous proposons ici invite à penser le dispositif comme un artefact, le résultat d’un processus sociotechnique complexe, qui donne une matérialité au projet porté par les concepteurs. Il s’agit d’analyser la dimension symbolique des choix techniques effectués pour comprendre comment ils contribuent à la mise en forme du concernement des participants. Nous nous sommes particulièrement intéressé à la mobilisation d’outils en ligne pour essayer de saisir leur influence sur le processus de sélection des publics. Notre étude montre que leur intégration dans les dispositifs légitime l’inclusion des publics parfois éloignés géographiquement grâce aux ouvertures axiologiques du cadrage.

Sur un plan théorique, notre travail à la rencontre des STS et des études en communication ouvre un certain nombre de perspectives dans les études sur la participation politique, notamment en interrogeant le fonctionnement de la démocratie à travers la matérialité de ses dispositifs. Il invite à la fois à s’intéresser à la manière dont les projets politiques sont « traduits » dans des dispositifs en organisant la discussion et à observer comment ces derniers deviennent le lieu d’expression des rapports de pouvoir entre les acteurs qui viennent actualiser ces modèles.

Notes

1. Pour plus d’information sur le BAPE et ses liens avec le débat CNDP, voir Simard et al., 2006.

2. Le débat s’est déroulé entre le 28 avril et le 10 septembre 2010 sur un projet de parc éolien au large du Tréport.

3. Entretien réalisé avec des membres de la Fédération environnement durable (FED), le 26 février 2013.

4. Entretien réalisé avec M. Gérard Billon, président de SOS à l’horizon, le 23 février 2013.

5. Espace de discussion disponible ici : http://www.debatpublic-eolien-en-mer.org/espace-discussion/energie-eolienne.html

Rapports et documents

Commission nationale du débat public (CNDP). (2010). Projet de parc éolien en mer des Deux Côtes. Septembre. URL : http://www.debatpublic-eolien-en-mer.org/DOCS/COMPTE_RENDU/compte-rendu-debatpublic-eolien-en-mer.pdf [15 septembre 2014].

Reynier, Franck. (2010). Rapport d’information déposé en application de l’article 145 du Règlement par la Mission d’information commune sur l’énergie éolienne. Documents d’information de l’Assemblée nationale, n° 2398. URL : http://www.assemblee-nationale.fr/13/rap-info/i2398.asp [15 septembre 2014].

Références

Akrich, Madeleine. (1987). Comment décrire les objets techniques? Technique et culture, 9(3), 49–64.

Boczkowski, Pablo, et Lievrouw, Leah. (2008). Bridging STS and communication studies: Scholarship on media and information technologies. Dans Edward Hackett, Olga Amsterdamska, Mickael Lynch, et Judy Wajcman (dirs.), The handbook of science and technology studies. Cambridge: MIT Press.

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