Canadian Journal of Communication Vol 39 (2014)
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Review

Christophe Duret
Université de Sherbrooke


bookConnexions: Communication numérique et lien social. Sous la direction de Serge Proulx et Annabelle Klein. Namur : Presses universitaires de Namur, 2012. 356 pp. ISBN 9782870377208.


L’ouvrage collectif Connexions: Communication numérique et lien social, dirigé par Serge Proulx et Annabelle Klein, fait suite au séminaire scientifique international « Regards croisés entre la sociologie de la communication et la sociologie des sciences et des techniques » (19 et 20 mai 2010, Facultés universitaires Notre Dame de la Paix, Namur). À travers des réflexions théoriques et des observations empiriques, et dans une perspective où dialoguent les sciences de la communication et la sociologie des sciences et des techniques, il s’interroge sur les transformations du lien social dans sa relation avec les modes de communication numériques et les dispositifs sociotechniques qui les sous-tendent.

En introduction, Proulx et Klein émettent « l’hypothèse d’un affaiblissement des liens symboliques significatifs entre les personnes qui, en même temps, se connectent entre elles de plus en plus souvent » (p. 7), hypothèse qui repose sur le paradoxe d’une société où les individus sont fortement connectés et équipés en fait de médias de communication, mais dans laquelle les communications, bien qu’elles soient accrues quantitativement, diminuent qualitativement. Toutefois, de l’aveu même des deux auteurs, « Peut-être est-ce-là une hypothèse qui doit être infirmée aux vues des nombreux travaux présentés dans le présent ouvrage, et qui font voir davantage des mouvements de transformation des liens plutôt que d’affaiblissement proprement dit » (pp. 7–8).

Les vingt chapitres de cet ouvrage se divisent en cinq parties et autant de thématiques. La première repose sur la rencontre de la sociologie de la communication et de la sociologie des sciences et des techniques dans une volonté de dépassement de l’opposition entre les déterminismes des approches techno-centrée et  socio-centrée. Serge Proulx constate la présence accrue des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans les sociétés contemporaines et met en lumière l’intérêt des sociologues de la communication pour les dispositifs techniques des médias, objet d’étude en science, technologie et société (STS). Dominique Vinck, après avoir dressé le portrait historique de la sociologie des sciences, en appelle à une étude des infrastructures des TIC en tant que « fabrication de nouvelles écologies sociotechniques … faite de technologies qui communiquent même à notre insu, de contrats et de lois qui tiennent plus ou moins les acteurs, de savoir-faire et de routines incorporées » (p. 46). Michel Dubois aborde l’étude du système de communication scientifique dans le contexte du développement des infrastructures numériques et constate l’enrichissement de celles-ci plutôt que l’avènement d’un nouveau système, avec la cohabitation d’une logique de contribution liée aux archives numériques et une logique de reconnaissance et de prestige liée aux revues scientifiques traditionnelles. Éric George propose d’aborder les relations entre les TIC et la société d’un point de vue dialectique, dans le but de dépasser sociologisme et technologisme. Annabelle Klein, enfin, aborde l’articulation entre lien social et technologies par le biais des pages personnelles et des blogs, dispositifs qui « se situent différemment entre le pôle de la composition narrative de soi et celui de l’évanescence et la dilution dans l’autre » (p. 95).

La seconde partie porte sur la reconnaissance et les compétences dans les pratiques éditoriales au sein des médias de communication numériques. Ainsi, Valérie Jeanne-Perrier s’intéresse aux convergences entre les professions du journalisme et de la recherche en sciences humaines et sociales dans les pratiques d’écriture et de diffusion en raison de l’emploi des outils de réseaux communs que sont les systèmes de gestion de contenus. Marc Vanholsbeeck, quant à lui, propose une typologie des spécificités des effets performatifs et relationnels des dépôts numériques de textes scientifiques, qu’il compare à celles de méthodes de publication traditionnelles dans les revues scientifiques. Finalement, Mélanie Millette étudie les tensions dans la production de soi des podcasters indépendants montréalais entre l’expression de leur subjectivité et l’ouverture vers leur auditoire dans la recherche de reconnaissance sociale.

La troisième partie est consacrée aux dispositifs sociotechniques sous la triple perspective de l’innovation, de la culture et du temps. Guillaume Latzko-Toth rend compte des  modalités de co-construction du dispositif de communication de l’Internet Relay Chat considéré comme objet-frontière. Stéphane Couture aborde le travail d’écriture du code source des logiciels libres Symfony et SPIP et leur performativité, laquelle repose sur l’articulation du code à des règles et des autorisations qui en assurent la stabilité. Catherine Lejealle décrit l’appropriation du temps et de l’espace par l’usager des téléphones portables, dont la fonction de communication et la fonction multimédia lui permettent, selon le contexte, de s’isoler ou de s’intégrer aux individus qui l’entourent ou qui se trouvent à distance. Cette partie se clôt avec la contribution de Marianne Chouteau et de Céline Nguyen sur les mises en récit de l’innovation et du développement durable des entreprises sur leurs sites Internet institutionnels et les rapports qu’entretiennent la  technique et la temporalité.

La quatrième partie examine les réseaux socio-numériques dans leurs rapports avec l’identité, la communauté, le contrôle et la reconfiguration des liens sociaux. Thomas Stenger et Alexandre Coutant proposent une typologie des liens sociaux regroupés sous l’expression « amis » sur les réseaux socio-numériques afin de rendre compte de leur diversité. Christophe Lejeune compare les trois collectifs médiatisés issus du mouvement pour le logiciel libre que sont Wikipédia, Linux Debian et l’Open Directory Project afin de mettre au jour leurs différences et leurs caractéristiques communes aux niveaux de la production, de la coordination et de la temporalité. Florence Millerand, Lorna Heaton et Serge Proulx abordent, quant à eux, la production collective de connaissances dans le contexte du dispositif sociotechnique issu du Web social Tela Botanica, la question étant de savoir comment l’usage de ce dispositif rend possible « l’émergence et la stabilisation d’une communauté épistémique autour du partage et de la production de savoirs botaniques » (p. 253) sur le Web. Enfin, Dominique Carré et Robert Panico examinent les nouvelles modalités technologiques, cognitives et psychiques du contrôle social engendrées par les TIC et soulignent « le passage du fichage subi à l’affichage de soi » (p. 281), contrôle inscrit dans les activités quotidiennes des usagers sur Internet.

Dans la cinquième partie figurent des contributions sur les études d’usages et les études sur la conception des dispositifs. Geneviève Vidal et Christian Papilloud démontrent que le passage d’une conception instrumentale des technologies numériques à une conception qui en fait des modes de délivrance d’un « principe inédit de relation susceptible de transformer la vie en société » (p. 287) précède de loin le passage du Web 1.0 au Web 2.0—de la numérisation et de la diffusion en ligne des contenus à leur aménagement et à leur interconnexion dans un contexte collaboratif. Les auteurs dressent un portrait de cette seconde conception des années 1930 à aujourd’hui. Anne-Sophie Collard décrit comment, par le biais de l’intégration de personas, le concepteur d’un dispositif de communication interactif se représente mentalement l’usager et la situation d’utilisation de ce dispositif afin d’adopter son point de vue. Pergia Gkouskou-Giannakou analyse comment la métaphore, vue comme mécanisme sociocognitif, est mobilisée dans la production et l’utilisation du site Web d’une institution publique au regard du contenu de ce site et des stratégies communicationnelles de l’institution. Finalement, Francis Jauréguiberry propose de penser le non-usage des TIC non plus uniquement en termes négatifs de retard, de fracture numérique ou de fracture cognitive, mais en termes positifs de déconnexion volontaire comme stratégie de défense contre la surinformation et de filtrage de l’information.

L’entreprise qui sous-tend cet ouvrage a le mérite de chercher à décloisonner les disciplines des sciences de la communication et de la sociologie des sciences et des techniques—complémentaires lorsqu’il s’agit d’aborder les dispositifs sociotechniques des médias de communication et leurs usages—et de « jeter des ponts solides entre elles » (p. 9). Cette rencontre interdisciplinaire se rapporte à l’étude d’objets aussi variés que les réseaux sociaux, les dispositifs numériques de publication, les blogs, les sites Web, la téléphonie mobile et les communautés épistémiques. Toutefois, un coup d’œil rapide sur cet inventaire suffit pour souligner des absences de taille : les jeux en ligne massivement multi-joueurs (MMORPG) et les environnements virtuels multi-usagers (MUVE). Ceux-ci, en tant qu’ils constituent des lieux où se tissent de nouveaux liens sociaux et en tant qu’ils incorporent des dispositifs de communication élaborés (chats textuels et vocaux, forums de discussion, etc.) et des dispositifs techniques plus généraux qui influencent ces liens et que les joueurs eux-mêmes contribuent à façonner, à contourner ou à détourner1, nécessitent eux aussi l’éclairage interdisciplinaire appelé de leurs vœux par les auteurs.

Note

  1. Sur la triche dans les jeux vidéo, voir Consalvo (2007). Sur la modification des dispositifs techniques des MMORPG par les joueurs, voir Targett, Verlysdonk, Hamilton et Hepting (2012).

Références

Consalvo, Mia. (2007). Cheating: Gaining advantage in video games. Cambridge, MA : The MIT Press.

Targett, Sean, Victoria Verlysdonk, Howard J. Hamilton et Daryl Hepting. (2012). A study of user interface modifications in World of Warcraft. Game Studies, 12(2). URL : http://gamestudies.org/1202/articles/ui_mod_in_wow [29 janvier 2014].



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