Canadian Journal of Communication Vol 41 (2016) 135–156
©2016 Canadian Journal of Communication Corporation


« The Outlawry of War » ou l’autre débat Dewey-Lippmann

Dominique Trudel
Université du Québec à Montréal

Dominique Trudel est chercheur au Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie de l’Université du Québec à Montréal. Courriel : dominique.trudel@umontreal.ca .


ABSTRACT  This article aims to reconsider some recent interpretations of the debate on the role of public opinion in democracies that opposed John Dewey and Walter Lippmann throughout the 1920s. To this end, this article examines Dewey and Lippmann’s involvement in the “outlawry of war” debate during the same era. The analysis of this other debate sheds a new light on the political, philosophical, and epistemological differences that are described by James Carey, although minimized by a growing body of revisionist historiography.

KEYWORDS  Democracy; History; Historiography; Public opinion; Pragmatism

RÉSUMÉ  Cet article propose de revisiter certaines contributions historiographiques récentes portant sur le débat quant au rôle du public en démocratie qui opposa John Dewey à Walter Lippmann durant les années 1920. Pour ce faire, cet article examine un autre débat, celui-là portant sur le mouvement pour la proscription de la guerre (« the outlawry of war »), qui opposa Dewey à Lippmann durant la même période. L’analyse de ce débat permet d’éclairer certaines des divergences politiques, philosophiques et épistémologiques qui sont décrites par James Carey bien que minimisées par un récent courant historiographique révisionniste.

MOTS CLÉS  Démocratie; Histoire; Historiographie; Opinion publique; Pragmatisme


Suite aux célèbres analyses proposées par James Carey (1989; 1996), le débat sur le rôle du public en démocratie qui opposa John Dewey à Walter Lippmann au cours des années 1920 est amplement discuté en communication ainsi qu’en sciences sociales. L’argument de Carey, qui est sans aucun doute l’interprète le plus influent de ce débat (Schudson, 2008, p. 1032), est bien connu : la conception instrumentale de la communication précisée par Lippmann dans Public Opinion (1922) et dans Phantom Public (1925) serait à l’origine d’une tradition de recherche dominante en communication à laquelle Dewey oppose une alternative jusqu’ici trop peu explorée. Le débat Dewey-Lippmann constituerait le choc originel entre ces deux traditions; un évènement significatif à partir duquel il serait possible de réfléchir l’histoire et le développement futur des études en communication ainsi que certains des enjeux politiques, philosophiques et épistémologiques qui leur sont propres.

Plus précisément, Carey propose deux arguments distincts à propos du débat Dewey-Lippmann. D’une part, le débat lui permet de faire valoir et de situer sa propre conception de la communication. C’est à partir du pragmatisme de Dewey que Carey tente de préciser un paradigme critique de la communication exempt de références au marxisme, et le travail de Lippmann, dans ce contexte, sert essentiellement de faire-valoir. Selon Carey, Lippmann ferait l’erreur d’adopter une épistémologie réaliste et cartésienne simpliste et dépassée—a spectator theory of knowledge—à laquelle s’arrime une conception appauvrie de la démocratie où le rôle des experts est prépondérant, au détriment de la participation et de l’intérêt du public. Critique d’une telle conception de la connaissance comme représentation, Dewey concevrait plutôt la connaissance comme un processus communicationnel collectif à travers lequel la réalité s’interprète et se construit (Carey, 1989, pp. 60-63). L’analyse de Carey oppose ainsi tour à tour spectateurs et participants, experts et publics, représentation et communication. D’autre part, le débat permet à Carey de critiquer l’histoire reçue de la recherche en communication et d’esquisser les grandes lignes d’un récit historique concurrent au sein duquel Lippmann est le personnage principal et originel :

Lippmann’s Public Opinion (1922) is the originating book in the modern history of communication research. … The book founded a tradition of research as it changed the central problem in the study of the mass media. … Lippmann, in fact, redefined the problem of the media from one of morals, politics, and freedom to one of psychology and epistemology. He established the tradition of propaganda analysis and simultaneously, by framing the problem not as one of normative political theory but as one of human psychology, opened up the tradition of effects analysis that was to dominate the literature less than two decades after the publication of Public Opinion. … But Lippmann did more than anticipate and clear the ground for effects research. He also rejected … the work of John Dewey and other members of the Chicago School of Social Thought. It was Dewey, along with George Herbert Mead, Robert E. Park, and Charles Cooley, who reacted against the form in which utilitarianism was incarnated in the late 19th century, namely Social Darwinism, and in that reaction formed the most distinctive and, I believe, the most useful view of communication and the mass media in the U.S. tradition. (Carey, 1996, pp. 28, 30)

Depuis quelques années, dans le contexte d’un intérêt grandissant pour l’histoire des études en communication, l’analyse de Carey fait l’objet d’une critique révisionniste qui minimise l’opposition entre Dewey et Lippmann et ce, jusqu’à mettre en doute l’existence même d’un débat les opposant (Jansen, 2009; Schudson, 2008). Selon Sue Curry Jansen, « Dewey and Lippmann were not “embattled” in the 1920s … . The two men were allies committed to a common project: to reform democracy in light of modern conditions, which included the emergence of mass communication » (2009, p. 222). Carey aurait exagéré l’opposition entre Dewey et Lippmann et aurait inauguré « a Vesuvius of interpretative errors » (p. 224). L’historiographie révisionniste propose donc de reconsidérer le travail de Lippmann qui est non plus compris en opposition à l’idéal démocratique et au pragmatisme de Dewey mais bien comme un des ses compléments ou une de ses variantes.

Un tel recadrage du débat Dewey-Lippmann semble en voie de se généraliser et prend des aspects variés. Par exemple, Bruno Latour considère également que Lippmann fait partie de la grande lignée des philosophes pragmatistes trop souvent ignorés, en compagnie de James et de Dewey (2008, p. 6). Pour Latour, la parution de la traduction française de Phantom Public, un ouvrage qui est présenté comme le Prince du vingtième siècle, n’est pas seulement pertinente pour les historiens des idées politiques, mais également pour l’actualité de ses propositions quant au fonctionnement de la démocratie : « S’ils ne se font plus d’illusions sur la politique, les Français se font peut-être encore des illusions sur le fait qu’ils en manqueraient! Ultime illusion à laquelle ce livre [Phantom Public] leur permettra peut-être de ne pas céder » (p. 7). Détaillant les solutions respectives de Dewey et de Lippmann pour la crise de la démocratie, Latour confesse qu’il « balance toujours entre les deux » (p. 44), une option qui n’est guère envisageable du point de vue de Carey. Dans une veine similaire, Dave Tell (2013) affirme que l’implication accrue des experts en démocratie suggérée par Lippmann est conséquente avec la conception culturelle de la communication chère à Carey, qui, rappelons-le, se définit pourtant en opposition vis-à-vis de la tradition de recherche inaugurée par Lippmann. Comprise comme une enquête s’intéressant aux activités à travers lesquelles les humains créent et négocient du sens (make sense), la conception culturelle de la communication de Carey, à l’instar des experts décrits par Lippmann, insiste sur les processus communicationnels à travers lesquels la réalité est construite (p. 117). Ainsi, le positionnement épistémologique et la fonction propres à la conception culturelle de la communication de Carey seraient similaires à ceux de l’expert lippmannien dont la tâche essentielle consisterait à maintenir « a thoughtful relationship between practices of communication and democracy » (p. 120). Tell en conclut que dans un contexte différent, « outside the confines of the 1980s Rorty-inspired Deweyan moment », Carey aurait très bien pu trouver en Lippmann un allié plutôt qu’un ennemi (p. 123).

Si l’analyse de Carey est redevable au contexte intellectuel des années 1980, le déploiement actuel de l’historiographie révisionniste a des implications tout à fait contemporaines. Cette historiographie est indissociable de propositions politiques et programmatiques dont elle est souvent mise au service, tout comme d’une redéfinition des frontières et de l’histoire des différents paradigmes en communication. Cet enchevêtrement de l’enquête historique et d’enjeux contemporains apparaît indépassable : il est impossible d’isoler d’un côté l’histoire et de l’autre, la politique, ou d’un côté un positionnement épistémologique et de l’autre, ses implications politiques. Tout récit historique est informé par un positionnement épistémologique et prend place dans un contexte particulier, qu’il infléchit, et tout positionnement épistémologique est inséparable d’orientations politiques, qu’elles soient explicites ou non (Foucault, 1997). En d’autres termes, les enjeux que soulève l’historiographie révisionniste sont tout autant et solidairement historiques, épistémologiques et politiques.

C’est à partir de telles prémisses et de l’apport de sources historiques primaires et secondaires que cet article propose une réinterprétation des positions épistémologiques et politiques de Dewey et de Lippmann à la lumière de leur débat portant sur l’outlawry of war (« la proscription de la guerre »). Ce débat a été largement ignoré par les chercheurs en communication, malgré quelques exceptions.1 Pourtant, il intervient au moment même où Dewey et Lippmann débattent sur le rôle du public en démocratie en plus d’être intimement lié à ce débat par la nature des questions qu’il soulève. La reconstruction et l’analyse de ce débat permettent d’exposer le large fossé épistémologique et politique séparant Dewey et Lippmann durant les années 1920 ainsi que de contraster leurs conceptions différentes du rôle du public en démocratie. Ainsi, l’examen du débat sur l’outlawry of war permet d’effectuer un retour critique sur l’historiographie—et spécialement l’historiographie révisionniste—portant sur le débat Dewey-Lippmann, et ce, dans un contexte où les thèses de Lippmann sont mobilisées dans une perspective de dépolitisation généralisée.2

L’outlawry of war, redux

Aujourd’hui largement oublié, le mouvement pour l’outlawry of war a été au cœur de la vie politique américaine au cours de l’entre-deux-guerres. Si notre présentation du mouvement, succincte, se concentre principalement sur le débat opposant Dewey et Lippmann (voir l’Annexe I pour un aperçu chronologique et bibliographique), le mouvement pour l’outlawry of war a mobilisé une variété d’acteurs et de forces politiques. Notre chronique ne saurait constituer une histoire de ce mouvement qui a fait l’objet de nombreux travaux auxquels cette analyse est redevable (voir notamment Swanson, 2011; Alonso, 1989; Vinson, 1957; Ferrell, 1952; Stoner, 1943).

En mars 1918, au moment où les troupes allemandes s’apprêtent à déclencher une des plus vastes offensives de la guerre, Salmon O. Levinson, un avocat de Chicago, publie un article dans lequel il propose un plan de paix prévoyant de réviser le droit international afin de déclarer la guerre illégale. Selon Levinson, le problème du droit international est de prévoir le recours à la guerre afin de régler les conflits. Ainsi, en cherchant à limiter et à encadrer l’explosion de la violence, le droit, paradoxalement, justifierait et normaliserait son emploi. Mais tout comme le duel entre gentilshommes, la guerre est une institution qui pourrait être déclarée illégale et disparaître. Une fois déclarée illégale, la guerre ne serait plus considérée comme une activité légitime et les différentes institutions qui la préparent et la justifient deviendraient désuètes, tout comme les nombreuses questions géopolitiques qui s’inscrivent dans un système international où la guerre est légale et normale. Un aspect central de la proposition de Levinson est la mise sur pied d’un tribunal international chargé d’arbitrer les conflits entre nations et doté des capacités de faire appliquer ses décisions. Un tel tribunal se substituerait à la guerre, c’est-à-dire qu’il prendrait la place occupée par l’institution de la guerre dans la résolution des conflits.

Deux semaines après la publication de l’article de Levinson, John Dewey fait paraître un texte favorable au plan, dont il développe certains aspects. Dans Morals and the Conduct of States (1918), Dewey affirme que l’outlawry of war est nécessaire à l’établissement d’une société internationale dotée d’un code moral semblable à celui qui gouverne la société des hommes. Les hommes, en cela semblables aux États, ne sont pas moraux par nature, mais bien parce qu’ils évoluent dans des conditions où la moralité est possible. Ce sont de telles conditions que l’outlawry of war pourrait contribuer à créer en substituant à l’état de nature qui caractérise les relations entre États une véritable société des États dont les relations et les responsabilités seraient précisées par le droit. Pour Dewey, un tel projet concerne également la morale individuelle, dont il est au service : « It will give personal conscience a new stay and outlook. It will permit the social principle which is the heart of all morals to find full instead of hampered expression; it will enable it to be courageous because consistent » (1918, p. 233). En ce sens—et nous y reviendrons—il semble clair que l’outlawry of war constitue un moyen, une hypothèse, une « habitude » (habit) et une expérimentation pour l’établissement de ce que Dewey appellera bientôt « The Great Community », c’est-à-dire une communauté de communautés pleinement démocratique dans laquelle un public articulé est au cœur de la vie politique (Dewey, 2012).

L’intervention de Dewey n’est pas fortuite. En fait, Dewey avait contribué à la conception du plan de Levinson, qui est un ami proche, dès le début de l’hiver 1917. C’est Dewey qui arrangea la publication du texte de Levinson dans le New Republic et c’est à la demande de son éditeur, Herbert Croly, que Dewey rédigea ensuite son article, non sans avoir préalablement consulté Levinson (Dewey, 1982, pp. 415-417). Cette contribution au plan de Levinson fait suite à—et s’explique par—l’appui de Dewey à l’entrée en guerre des États-Unis et par les critiques suscitées par cet engagement, notamment celles de son ancien étudiant, Randolph Bourne, et de Jane Addams (Ratner, 1988; Howlett, 1987). Alors que Dewey considérait la guerre comme une occasion de réformer en profondeur les institutions politiques, les critiques de Bourne et d’Addams, conjuguées au dénouement éventuel du Traité de Versailles, l’ont conduit à remettre en cause son hypothèse. L’outlawry of war constituera une nouvelle tentative d’articuler le pragmatisme à des enjeux politiques et le principal objet de l’activisme politique de Dewey durant les années 1920.

De 1919 à 1921, alors que Dewey séjourne en Chine, Levinson s’emploiera à transformer son plan en un véritable mouvement populaire et politique. En 1921, il fonde The American Committee for the Outlawry of War afin de faire la promotion de son plan en plus de faire paraître un court traité, The Outlawry of War, dont Dewey signe l’avant-propos. Par la suite, le mouvement gagne de nombreux appuis, dont celui des sénateurs Philander C. Knox et William E. Borah. En février 1923, Borah soumet au Sénat une résolution proposant de déclarer la guerre illégale. Le mouvement est alors au cœur de l’agenda politique et prend une nouvelle ampleur (Howlett, 1977, p. 96). En avril 1923, Dewey met sur pied et préside une section new-yorkaise du mouvement, le New York Committee for the Outlawry of War, en plus de convaincre plusieurs personnalités influentes de s’y joindre (p. 91).

C’est dans ce contexte que Dewey et Lippmann engagèrent le débat à propos de l’outlawry of war. Après s’être dit convaincu par le plan suite à la lecture d’un texte de Dewey publié dans Foreign Affairs (1923a), Lippmann assura personnellement Dewey de son soutien au mouvement et publia, dans le New York World du 18 mars 1923, un éditorial non signé reflétant cet engagement (Dewey, 1983, pp. 427–431). Mais Lippmann révisa bientôt son appui au mouvement et, en août 1923, il signa un virulent article à l’encontre de l’outlawry of war dans l’Atlantic Monthly. Cet article marque le début de « l’autre » débat Dewey-Lippmann qui se poursuivra par la publication de deux textes vitrioliques de Dewey en réponse à Lippmann.

Sous la plume de Lippmann, le mouvement est décrit comme une simple croisade morale politiquement inconsistante. Soulignant les emplois multiples et inconséquents d’une métaphore inadéquate—the outlawry of war—par les politiciens américains pressés d’exploiter le sentiment anti-guerre afin de faire avancer leurs propres causes, Lippmann ironise : « It is only an accident of irreconcilable politics in the United States Senate which has identified “the outlawry of war” with active opposition to every established institution for the prevention of war » (1923, p. 246). Selon Lippmann, la législation internationale réclamée par les partisans du mouvement ne pourrait que refléter l’ordre mondial actuel; elle légaliserait le statu quo puisqu’aucun pays souverain n’admettrait une loi internationale brimant la poursuite de ses politiques (p. 249). Un autre problème du plan est de garantir à tous les pays le droit de se défendre, ce qui limite l’application de la législation aux seules guerres d’agression. Or, selon Lippmann, aucune guerre n’est explicitement menée sous ce motif : « Even Germany’s war in 1914 was dressed up readily enough as a war of defense against an imminent attack by Russia in military alliance with France » (p. 250). En proposant une législation s’appliquant exclusivement aux conflits internationaux (et non aux guerres civiles, aux révolutions, etc.), le mouvement s’attaque à des guerres qui n’existent pas puisque toutes les guerres réelles impliquent des intérêts qui, du point de vue des acteurs concernés, sont nationaux (p. 251). Borah ferait la grave erreur de considérer que seules la loi et la guerre permettent de régler les conflits tandis que Lippmann affirme que parmi la multitude des manières de régler les conflits, il faut privilégier la diplomatie, laquelle implique parfois la menace de faire appel à la force (p. 252). Accusant Borah de tenter de tirer un avantage politique du sentiment anti-guerre, Lippmann, sur un ton on ne peut plus dramatique, écrit : « Once more we behold the spectacle, so delightful to Satan, of men who wish to establish universal confidence and coöperation on earth, refusing in the smallest measure to coöperate among themselves » (p. 253).

Dewey répondra à Lippmann en octobre 1923 dans deux articles publiés dans le New Republic (1923b, 1923c).3 D’une part, Dewey réfute les accusations de Lippmann : le mouvement n’est pas opposé aux autres moyens de faire la paix, il fait seulement la promotion de sa propre solution, qu’il juge la meilleure : « Thus, the record is not of irreconcilability but of fidelity to an idea » (1923b, p. 150). D’autre part, Dewey accuse Lippmann d’avoir composé une image erronée du mouvement. Premièrement, en affirmant que toutes les guerres réelles sont défensives, Lippmann se méprend sur ce que le mouvement entend par droit à la défense, lequel droit étant déjà bien balisé par différents traités et concerne exclusivement le droit de se défendre devant une agression. En ce sens, les prétentions défensives de l’Allemagne n’auraient pas été considérées par la cour imaginée par Dewey. Deuxièmement, contrairement à ce qu’insinue Lippmann, le mouvement n’impliquerait pas l’abolition de la diplomatie. Reprenant l’argument de Lippmann selon lequel la diplomatie est un moyen légitime et efficace d’éviter la guerre et que tout plan qui ne mentionne pas la diplomatie ne peut être efficace, c’est au tour de Dewey d’ironiser :

I confess this argument goes beyond me. The plan to outlaw war also fails to provide for the institution of marriage, of private property, and a number of other things which many people believe to be quite as necessary as is diplomacy. How Mr. Lippmann managed to bring himself to the opinion that failure to provide for ambassadors and conferences means that the plan to outlaw war is in any way antagonistic to them is a mystery I cannot explain. (Dewey, 1923b, p. 150)

Néanmoins, dans un autre texte publié à la même époque, Dewey se montre fort critique vis-à-vis des politiciens et des diplomates dont les réflexions et les actions s’inscriraient dans une tradition politique qui reconnaît et accepte l’institution de la guerre (1939, pp. 524–525). Dewey affirme que c’est seulement lorsque les citoyens manifestent leur mécontentement que les politiciens et diplomates acceptent de remettre en cause la tradition et l’institution de la guerre. Si le plan pour l’outlawry of war implique politiciens et diplomates, c’est seulement dans un rôle second, dans la mesure où ceux-ci sont contraints par la volonté populaire. Cette distinction est au cœur de l’outlawry of war : « Just think what a difference it makes whether you begin with the people and end with the politicians, or begin with the politicians and end by putting something over on the people » (p. 525). Troisièmement, cette opposition entre le droit et la diplomatie (ou la politique) ne refléterait pas l’opposition qui, du point de vue de Dewey, s’avère déterminante, soit celle entre la résolution politique de conflits dans un contexte où la guerre est légale et la résolution politique de conflits dans un contexte où la guerre est illégale. Tandis que dans le premier cas, l’échec implique la guerre, dans le second, il implique le recours à la justice (1923b, p. 151). En d’autres termes, le mouvement cherche à substituer la loi à la force et non pas la loi à la politique, comme l’affirme Lippmann.

Dewey ajoute que plusieurs des réticences de Lippmann relèvent en fait d’un problème psychologique assez répandu : une propension inconsciente à projeter les difficultés du présent dans le futur, sans considérer comment bon nombre de celles-ci résultent de la légalité de la guerre. Affirmer que les guerres sont causées par des intérêts conflictuels qui ne manqueront pas d’advenir n’est pas complètement inexact, mais il manque une partie de l’équation. La cause unique de ces guerres n’est pas à chercher du côté du conflit d’intérêts en tant que tel, lequel pourrait demeurer un conflit d’intérêts, mais plutôt du côté de la légalité de la guerre, laquelle implique la transformation possible d’un conflit d’intérêts en guerre (Dewey, 1923c, p. 223). Cette question des « causes » de la guerre est ensuite reprise dans un cadre plus général par Dewey, qui affirme que les causes avouées des guerres ne coïncident jamais avec leurs causes réelles (p. 224). Tandis que les causes avouées servent à gagner l’opinion publique à la guerre, les causes réelles ne peuvent être admises publiquement par les gouvernements. Par exemple, les gouvernements du Japon et des États-Unis ne peuvent admettre que leurs visées économiques concurrentes sur la Chine expliquent leur antagonisme. Or, une cour internationale permettrait d’identifier, au-delà des causes avérées, les causes réelles des antagonismes, ce qui embarrasserait plusieurs gouvernements ou, encore mieux, permettrait d’éviter la guerre :

I can readily imagine that oil can be the real cause of war between Mexico and the United States : I cannot imagine that the American people would ever go to a war with Mexico if the avowed cause of the war were to support American oil interests, nor can I imagine any American government admitting this to be the cause of war. (Dewey, 1923c, p. 225, les italiques sont de Dewey)

Ce bref aperçu du débat à propos de l’outlawry of war expose à tout le moins que Dewey et Lippmann n’étaient pas des alliés politiques durant les années 1920. Mentionnant nommément Lippmann à de nombreuses occasions, Dewey écrit sa réplique dans un style polémiste assez inhabituel pour lui et qui apparaît exceptionnellement acrimonieux (Martin, 2002, p. 329). Suite à leur échange, Dewey et Lippmann continueront à écrire sur l’outlawry of war, sans toutefois s’adresser explicitement l’un à l’autre, et ce, bien après la signature du pacte Briand-Kellogg de 1928 qui a marqué la fin et le succès relatif du mouvement.4 Ces textes sont toutefois susceptibles de préciser substantiellement leurs conceptions respectives de l’outlawry of war et ainsi, de contribuer à la reconstruction de ce débat. Il convient maintenant d’explorer les liens entre le débat sur l’outlawry of war et le débat sur le rôle de l’opinion publique en démocratie, lesquels sont intimement liés et en mesure de s’éclairer l’un l’autre.

Le débat sur l’outlawry of war et le rôle du public en démocratie

Un premier aspect frappant du débat opposant Dewey et Lippmann à propos de l’outlawry of war est le rôle qu’ils accordent au public. Lippmann ne s’attarde pas véritablement au rôle de l’opinion publique dans les affaires internationales. Tout au plus, il raille les partisans de l’outlawry of war à qui il reproche de flatter une opinion publique conquise aux bons sentiments, mais prompte aux querelles : « People are fairly unanimous against war. They are wholly unanimous in their professions of love for “equality and justice”. But they quarrel fearfully about what is just and what is equal » (Lippmann, 1923, p. 248). L’approche préconisée par Lippmann repose essentiellement sur la diplomatie (laquelle implique la menace de l’usage de la force) et prévoit que les décisions et les discussions portant sur la guerre et la paix se tiennent derrière des portes closes, sans que le public en soit informé.5 Lippmann défend cette position en citant l’homme d’État américain Elihu Root, qui recourt à une rhétorique de l’urgence et de la nécessité : « The diplomatic method […] is the necessary method of dealing with immediate exigencies and dangerous crises in affairs. Under such circumstances there is no other way to prevent disaster » (p. 252).

Cette solution et cette justification sont tout à fait conséquentes avec la distinction lippmannienne entre insiders et outsiders, laquelle renvoie à la position d’une personne devant un problème (1915b; 2008b). Cette distinction est au cœur de l’argument épistémologique et politique formulé dans Public Opinion et Phantom Public. Dénonçant le mythe du citoyen omni-compétent capable de former une opinion éclairée sur tous les problèmes du monde, Lippmann affirme qu’il existe plutôt des outsiders, soit des personnes étrangères à un problème et incapables d’agir sur celui-ci, tandis que d’autres, les insiders, sont au fait d’un problème et capables d’agir. À ce propos, Lippmann écrit :

We must go back, I think, to that division in what we call our democracy between insiders and outsiders, between men who direct affairs, and those who get their knowledge through the press and popular tradition. The insider is used to making decisions; he is not limited to gazing at the façade of public life. He knows more than the official character of men; he eats with them, gossips with them at clubs, knows their wives, their family histories, their intimate friends. He is in on the illuminating chatter of events, the unofficial reality, not merely the public parade. … Such people read the newspapers and then telephone to find out what really happened; they listen to statesmen’s speeches with a knowing amusement. They belong to a freemasonry of the privileged who deal with events personally and directly, not formally and at second hand. (Lippmann, 1915b, p. 35)

Durant les années 1920, Lippmann appartient déjà à ce cercle exclusif des insiders.6 En effet, il faut rappeler que, durant la guerre, Lippmann a occupé le poste d’assistant à Newton D. Baker, le secrétaire d’État à la Guerre. Il est alors également secrétaire de The Inquiry, une organisation secrète responsable de préparer les négociations de paix (Lippmann a notamment participé à la rédaction des quatorze points de Wilson), en plus d’être capitaine au sein d’une unité spécialisée dans le renseignement militaire et la propagande. Son supérieur immédiat au sein de l’armée résume ainsi l’expérience : « State secrets between glasses of Graves, that’s the method » (Blankenhorn, 1919, p. 23). Après la guerre, Lippmann fait partie de la délégation américaine à la conférence de paix de Paris, mais il décide de rentrer aux États-Unis après s’être rendu compte que les jeux de coulisse au sein de la délégation étaient à son désavantage et que son rôle serait marginal (Steel, 1980, pp. 152–153). Bref, Lippmann a goûté à la réalité non officielle, à la coterie de privilégiés qui dirigent véritablement les affaires du monde. D’une part, son opposition au mouvement pour l’outlawry of war peut s’expliquer de manière personnelle : puisque les questions de relations internationales et de diplomatie sont le champ d’expertise de Lippmann, cela même qui le qualifie comme insider, une implication plus importante du public dans ce domaine signifierait pour lui une importante perte d’influence et de statut. D’autre part, l’intervention de Lippmann peut être considérée comme une des premières applications de la grille d’analyse développée dans Public Opinion et Phantom Public à un problème politique concret. Si ce sont les diplomates plutôt que le public qui doivent s’occuper des questions de guerre et de paix, c’est parce que les premiers ont accès au world outside tandis que les seconds ne connaissent que les images faussées de la réalité transmises par les médias. Le paradoxe est alors le suivant : A Test of The News (Lippmann et Merz, 1920) et Liberty and the News (Lippmann, 2008a) ont brillamment exposé comment les médias ont échoué à former une opinion publique éclairée durant la guerre, alors que la propagande s’est largement substituée à l’information. Plutôt que d’essayer de surmonter ces difficultés, par exemple en tentant d’éradiquer la guerre, Lippmann choisit de s’opposer au mouvement pour l’outlawry of war en évoquant la compétence des diplomates et l’incompétence du public. Ainsi, Lippmann inverse son propre schéma explicatif. C’est dorénavant l’absence d’une opinion publique compétente qui justifie l’existence de l’institution de la guerre et non plus la guerre qui empêche la formation de l’opinion publique. Pour Lippmann, le problème n’est alors plus celui d’une couverture journalistique imprécise ou manipulée, mais le problème psychologique de la cognition et de la perception humaines incapables d’appréhender un monde de plus en plus complexe (Lippmann, 2008b; Steel, 2008, p. XVII). En revanche, la guerre est considérée dans la nature des choses, en continuité de la vie politique « normale » (Adams, 1977, p. 96). À la lumière de l’intervention de Lippmann dans le débat sur l’outlawry of war, James Carey semble tout à fait justifié d’écrire que « Lippmann … took the public out of politics and politics out of public life. In a phrase of the moment, he depoliticized the public sphere » (1996, p. 23).

À l’opposé de la perspective de Lippmann, l’opinion publique est absolument centrale dans le plan de Dewey. En effet, ce n’est pas tant l’éventuelle illégalité de la guerre ni la menace de sanctions qui élimineront la guerre, bien que cela soit d’un secours considérable. Ce que la cour internationale permettrait, c’est de différencier les causes avouées des causes réelles de la guerre (Dewey, 1923c, p. 225). Plutôt que de laisser l’opinion publique en proie aux manipulations et aux faux motifs de gouvernements belliqueux et de la presse, la cour permettrait d’exposer à l’opinion publique mondiale les causes réelles de la guerre ainsi que les manipulations dont elle ferait l’objet. Ainsi, en prévoyant une cour de justice capable d’éclairer l’opinion publique quant aux causes réelles de la guerre, le plan constitue un moyen ou une stratégie afin d’informer l’opinion publique : c’est la réalisation du plan qui permettra l’avènement d’une opinion publique informée. En ce sens, le plan pour l’outlawry of war constitue une véritable campagne d’information ou d’éducation populaire plus vaste visant à lutter contre l’éclipse du public (Dewey, 1939, p. 524). Il est d’ailleurs fort significatif que, parallèlement à son engagement politique en faveur de l’outlawry of war, Dewey se soit engagé dans les différents mouvements de peace education durant les années 1920. Dewey y militait notamment pour une modification du curriculum en histoire américaine, qui selon lui faisait la promotion éhontée du patriotisme américain au détriment de l’amitié entre les peuples et de la réalité historique (Howlett, 1987, p. 450). Par ailleurs, c’est de la mobilisation de l’opinion publique en faveur du plan pour l’outlawry of war que dépend la pleine réalisation de celui-ci. En effet, si davantage de gens en venaient à croire que la guerre est un crime contre l’humanité, la mise en place d’une cour internationale et de mesures coercitives afin de prévenir la guerre serait en fin de compte superflue (Howlett, 1977, p. 84). Ainsi, ce qui distingue véritablement la conception particulière qu’a Dewey de l’outlawry of war de celles de Levinson ou de Borah, c’est le rôle clé qui incombe au public : il est essentiel que la réalisation du plan soit l’acte de publics démocratiques et informés et, s’il advenait que de tels publics n’existaient pas, il serait nécessaire de les créer afin de réaliser ce plan (Westbrook, 1991, p. 269).

Davantage qu’une simple révolte contre les élites politiques—les insiders dirait Lippmann—qui décident des questions de guerre et de paix sans se soucier des intérêts et de la volonté du public qu’ils sont supposés représenter, le projet de Dewey vise à en finir avec un système international où règnent le secret et la menace et dans lequel les nations poursuivent leurs intérêts aux dépens de ceux des autres nations (Dewey, 1972, p. 317). Le plan pour l’outlawry of war semble ainsi intrinsèquement lié au type de communauté politique idéale que Dewey envisage en 1927 dans The Public and Its Problems, l’ouvrage qu’il écrit en réponse au traitement du problème de l’opinion publique proposé par Lippmann. Dans ce livre, Dewey propose la Great Community comme alternative à la Great Society décrite par Lippmann, qui reprend lui-même ce concept à Graham Wallas. Selon Lippmann (1997), au sein des sociétés industrielles complexes et mondialisées, le public aurait une conception abstraite et approximative des problèmes, et par conséquent, ne pourrait agir efficacement. Plutôt que de se plier aux aléas de l’opinion, les décideurs politiques doivent faire appel aux experts afin de prendre des décisions informées. Si Dewey ne réfute pas complètement ce diagnostic, il ne saurait s’y résoudre. La Great Community dont il souhaite l’avènement sera le résultat d’un perfectionnement des moyens de communication qui permettra l’émergence de publics conscients de l’interdépendance de leurs intérêts. Ainsi, les diverses communautés participeront d’une autre communauté plus vaste, la Great Community, sans rien sacrifier de leurs spécificités et sans renoncer à la poursuite de leurs intérêts. Selon Dewey, l’outlawry of war pourrait justement permettre aux publics des différentes communautés de découvrir que leurs intérêts sont interdépendants plutôt que conflictuels et que la guerre va à l’encontre de leurs intérêts :

The proposal of the outlawry of war, with all that is contained within it, for the first time in history provides a means for discovering whether the will of the peoples is for war or peace. … If their response is the will to peace, the outlawing of war will be the most decisive and comprehensive registration of the will of peoples that history has known. (Dewey, 1972, pp. 316–317)

Tel qu’envisagé par Dewey, le mouvement pour l’outlawry of war devrait donc initier l’avènement d’une communauté de communautés interdépendantes dont il permettrait de découvrir les intérêts communs. À bien des égards, tel a été le cas. Par exemple, le mouvement est inséparable de la montée du pouvoir politique et de la politisation des femmes, qui obtiennent le droit de vote fédéral en 1920. Dans la foulée de la fondation du Women’s Peace Party (1915) par Jane Addams et Carrie Chapman Catt, de nombreuses organisations de femmes se sont employées à promouvoir le pacifisme et ont appuyé l’outlawry of war. 7 En 1925, Catt contribua à créer le Committee on the Cause and Cure of War dont elle assura la présidence et qui, fort de ses 5 millions de membres, fut au cœur de la campagne en faveur du pacte Briand-Kellogg. En décembre 1927, Addams, alors à la tête de la Women’s International League for Peace and Freedom, déposa une pétition de 30 000 noms en faveur du pacte (Swanson, 2011, pp. 107–113). En plus des organisations de femmes, le mouvement a gagné l’appui de nombreux groupes—notamment des groupes religieux—aux orientations et aux allégeances les plus diverses, autant chez les républicains que chez les démocrates et chez les isolationnistes que chez les internationalistes. Le mouvement a également réussi à s’internationaliser et à mobiliser l’opinion publique étrangère, notamment grâce au travail d’Harrison Brown, le correspondant européen de l’American Committee for the Outlawry of War. Bref, le mouvement a su fédérer et politiser différents mouvements autour de son projet et a créé une communauté de communautés en faveur de l’outlawry of war. De nombreux observateurs attribuent d’ailleurs la signature du pacte Briand-Kellogg à la pression de l’opinion publique sur les dirigeants, aux États-Unis comme en Europe (2011, p. 123).

Affirmer que l’outlawry of war constitue un moyen de faire advenir la Great Community peut a priori sembler incongru puisque Dewey ne développa son concept de Great Community qu’à partir de 1927, dans The Public and Its Problems, soit près de dix ans après s’être engagé dans le mouvement de Levinson. Presque vingt ans plus tard, lors d’une conférence à l’University of Illinois (Dewey, 1990, pp. 89–90), Dewey expliqua que son concept de Great Community avait pour origine les travaux de Josiah Royce, qui publia The Hope of the Great Community en 1916, quelques mois seulement avant la conception du plan pour l’outlawry of war. Ainsi, s’il n’est pas explicite, le lien entre l’outlawry of war et la Great Community apparaît fort plausible et il convient d’explorer cette piste.

Le parcours philosophique de Royce (1855–1916) est similaire à celui de Dewey à certains égards. Ayant étudié la philosophie en Allemagne, Royce, tout comme Dewey durant sa jeunesse, a longtemps défendu un idéalisme absolu proche de la philosophie de Hegel. En 1882, après avoir accepté un poste à Harvard, Royce se rapproche peu à peu du pragmatisme de William James, qui est tout à la fois son collègue, son ami le plus proche et son plus grand rival philosophique. À la fin de sa vie, Royce a entièrement revu sa métaphysique à l’aune de la philosophie pragmatiste et qualifie sa perspective de « pragmatisme absolu » (absolute pragmatism) (Parker, 2000). Dans The Hope of the Great Community, son dernier ouvrage, Royce argumente en faveur de l’avènement d’une communauté mondiale, une Great Community des hommes triomphant des forces ayant jusqu’ici empêché son avènement, lequel avait été entravé « by the confusions of men’s tongues, by the mutual hostilities of nations, of religions, and of sects, and by the absence of means whereby men might learn to work together » (Royce, 1916, pp. 40-41). En identifiant les problèmes de communication et l’hostilité des nations comme les principales causes empêchant l’avènement d’une Great Community, Royce rend manifeste l’articulation entre le plan pour l’outlawry of war et le concept de Great Community tel qu’il sera ensuite repris par Dewey. L’outlawry of war vise à rendre plus transparentés les relations entre les États, à améliorer leurs communications et leurs rapports mutuels en impliquant un troisième parti—l’opinion publique éclairée par la cour internationale—permettant la constitution d’une communauté d’interprétation. Tel est le sens du concept de Great Community chez Royce (Kaag et Kreps, 2012, p. 200). Chez Dewey, c’est l’implication de ce troisième parti qui permet la formation d’une communauté d’action et d’une communication authentique entendue comme « the establishment of cooperation in an activity in which there are partners, and in which the activity of each is modified and regulated by the partnership » (Dewey, 1925, p. 179) et qui distingue fondamentalement la solution de Dewey de l’approche diplomatique-dialogique de Lippmann.

Ce détour par le travail de Royce permet également d’éclairer une des notions au cœur du débat sur le rôle du public en démocratie et de l’alternative entre Great Society et Great Community. Chez Royce, ce qui empêche l’avènement de la Great Community et en représente l’antithèse est le detached individual : « Since the detached individual is essentially a lost being, you cannot save masses of lost individuals through the triumph of mere democracy. Masses of lost individuals do not become genuine freemen merely because they all have votes » (Royce, 1916, pp. 47-48). Or, Lippmann emploie à de nombreuses reprises le terme detached man ou disinterested man—qui est courant à l’époque (Jansen, 2012, p. 5)pour qualifier sa propre position épistémologique ou celle des experts. Ainsi, dans A Preface to Morals (1929), Lippmann écrit : « To become detached from one’s passions and to understand them consciously is to render them disinterested. A disinterested mind is harmonious with itself and with reality » (cité dans Riccio, 1994, p. 86). Être détaché ou désintéressé ne consiste donc pas seulement à renoncer à servir des intérêts particuliers dans l’intérêt public, mais également, et peut-être de manière contradictoire, à privilégier la raison plutôt que l’expérience, avec ce que la seconde suggère d’audace et d’engagement. De nombreux critiques se sont d’ailleurs attardés à l’hymne au détachement de Lippmann. Tandis que Barry D. Riccio souligne avec raison le conservatisme qui sous-tend l’argument de Lippmann (1994, p. 86), le journal catholique Commonweal tout comme l’hébraïque Menorah Journal ont dénoncé le renoncement à la vie communautaire qu’ils considéraient au cœur de A Preface to Morals (Steel, 1980, p. 264). À la lumière de ces critiques, l’individu détaché ou désintéressé semble bel et bien anathème au projet démocratique de la Great Community ainsi qu’à la théorie de la connaissance de Dewey. Et contrairement à l’argument de Jansen (2012, p. 5), la notion d’homme détaché/désintéressé, même à l’époque, ne renvoie pas exclusivement à l’indépendance vis-à-vis d’intérêts particuliers, mais également à une forme de renoncement envers la communauté.

L’outlawry of war et la philosophie pragmatiste

Nous aimerions maintenant nous attarder à la question des rapports entre le débat sur l’outlawry of war et la philosophie pragmatiste. Dans quelle mesure les arguments proposés par Dewey et Lippmann peuvent-ils être considérés comme pragmatistes?

Un aspect frappant du plan proposé par Dewey est très certainement son adéquation avec sa propre critique du dualisme entre « fins » et « moyens ». Puisqu’il est impossible d’avoir une conception de nos fins sans avoir une idée des moyens à notre disposition ni des moyens à notre disposition sans réfléchir en même temps aux fins poursuivies, Dewey rejette toute distinction stricte entre fins et moyens. Les fins et les moyens se découvrent mutuellement, à tel point que la distinction, en dernière analyse, s’efface, puisque les fins constituent elles-mêmes des moyens permettant de découvrir les moyens appropriés à leur poursuite. Ainsi, face à la conception utilitariste selon laquelle la fin justifie les moyens, le pragmatisme de Dewey affirme que les moyens sont justifiés dans la mesure où ils peuvent fonctionner comme moyens d’autres choses, comme des moyens puissants. Le plan pour l’outlawry of war est peut-être le meilleur exemple d’un tel moyen puisque le moyen nécessaire à sa mise en place, soit la constitution de publics démocratiques et informés, est ensuite mobilisé comme moyen afin de rendre le plan efficace (en soumettant potentiellement les nations belligérantes au tribunal de l’opinion publique mondiale). Comme l’écrit Joseph Ratner, qui a longtemps travaillé à une biographie non publiée de Dewey :

The means necessary for securing the worldwide adoption of the Plan and the creation of its legal instrumentalities are also the means sufficient for enacting or making effective those instrumentalities. The means to be used to create the Court (in which the plan heads up) are to be the very support of its decisions—the ends; and the ends (the decisions) in turn would (because supported) further strengthen, deepen, and further organize the already (partially) organized moral sentiment of the world—the means. … The Outlawry Plan fulfills the basic requirements of Dewey’s philosophy of instrumentalism; it admirably and completely exemplifies his conception of the method of intelligence in social affairs. (Ratner, 1939, p. 529, les italiques sont de Ratner)

Cet enchaînement potentiellement infini de moyens et de fins (qui sont ensuite mobilisées comme moyens) est typique de la conception expérimentale de la politique chère à Dewey. En effet, chez Dewey, « La politique ne se définit donc ni par un programme, ni par une conciliation nécessaire des antagonismes, ni par un fonctionnement institutionnel particulier …, mais bien par un rapport de fin à moyen expérimentalement défini » (Zask, 1999, pp. 245–246). Une telle expérimentation est une « entreprise de correction coextensive aux activités sociales » qui est permanente, « sans fin » (Zask, 2003, p. 33). En ce sens, l’outlawry of war constitue une hypothèse qui doit être expérimentalement vérifiée par sa mise en œuvre. Dewey, qui rejette toute forme de fatalisme, regarde résolument vers l’avenir : ce n’est pas parce qu’il y a toujours eu des guerres qu’il en sera toujours ainsi. La guerre n’est pas dans la nature des choses et pour l’abolir il est nécessaire de modifier certaines conditions actuelles, dans ce cas le cadre légal de la guerre. Ce moyen sert une fin, soit le changement d’une « habitude » (habit)que Dewey définit comme « an acquired predisposition to ways or modes of response. … It means will » (Dewey cité dans Westbrook, 1991, p. 287)qui consiste à considérer que la guerre est un moyen légitime de résoudre des conflits.8 Le résultat d’une telle expérimentation n’est pas garanti. Peut-être la guerre sera-t-elle abolie, peut-être pas, mais il faut essayer, puisque c’est seulement ainsi que le projet de l’outlawry of war sera « vérifié ». Cette démarche est tout à fait conforme aux visées du pragmatisme qui « n’insiste pas sur les phénomènes antérieurs, mais sur les phénomènes consécutifs à un processus d’investigation, à l’invention d’une hypothèse dont la vérification modifie la situation initiale » (Zask, 1999, p. 29).

D’une manière tout à fait différente, Lippmann comprend la guerre comme un moyen par lequel les grandes décisions humaines sont prises, et l’abolition de la guerre dépend essentiellement de la découverte de moyens de substitution pour la prise de ces décisions (Lippmann, 1928, p. 181). Dans The Political Equivalent of War (1928), Lippmann argumente assez vaguement en faveur de la mise en place de moyens politiques, évoquant un futur gouvernement international assez fort pour garantir l’ordre et assez bienveillant pour modifier cet ordre de manière incrémentale, au besoin. Ce gouvernement international serait chargé d’accueillir l’expression des intérêts respectifs et de s’assurer que l’intérêt du plus fort prévale. Comme le souligne Francine Cary, le plan de Lippmann implique que les nations ne sont ni libres ni égales et que les nations les plus puissantes continueront à dominer l’ordre mondial (1967, p. 173). Selon ce plan, seule une préparation constante à la guerre, c’est-à-dire l’accroissement continu de la puissance militaire, est garante de la reconnaissance des intérêts. Pour Lippmann, la guerre est simplement un « moyen » d’arriver à ses fins, c’est-à-dire de poursuivre des objectifs particuliers, exactement comme la politique, dont elle est consubstantielle (Trudel, 2013). Une telle conception de la guerre et de la politique est à l’évidence étrangère à la conception expérimentale de la politique qui est chère à Dewey. D’une part, elle suppose que la guerre, ou à tout le moins la préparation constante à la guerre, est une fatalité : « Lorsqu’elle se pose, la paix n’est qu’une trêve armée pendant laquelle les combattants se préparent à la prochaine bataille » (Lippmann, 1938, p. 194). D’autre part, c’est une perspective qui est exclusivement rétrospective, incapable de poser un regard prospectif ou expérimental sur la question, ce qui est clairement l’objet de la critique de Dewey (1923c, p. 224).9

The Political Equivalent of War est un texte particulièrement intéressant quant à la question du pragmatisme de Lippmann, dont l’objectif consiste à prolonger la thèse développée par William James dans The Moral Equivalent of War (1910). Lippmann écrit :

In one of his most memorable essays, William James wrote that “so long as antimilitarists propose no substitute for war’s disciplinary function, no moral equivalent of war, analogous, as one might say, to the mechanical equivalent of heat, so long they fail to realize the full inwardness of the situation.” … I do not suppose that anyone who has read James’s essay attentively would venture to dispute his main argument. But the theory which he propounded has, I think, to be carried further before the inwardness of the problem has been realized. It is not sufficient to propose an equivalent for the military virtues. It is even more important to work out an equivalent for the military methods and objectives. For the institution of war is not merely an expression of the military spirit. It is not a mere release of certain subjective impulses clamoring for expression. It is also—and, I think, primarily—one of the ways by which great human decisions are made. (Lippmann, 1928, p. 181, les italiques sont de Lippmann)

Ce passage témoigne d’une lecture très approximative du texte de William James, qui rejette clairement toute conception fataliste de la guerre, et du problème qu’il soulève, lequel est compris par Lippmann comme un problème freudien. En effet, Lippmann suggère que pour James, la guerre constitue une pulsion indésirable qu’il serait possible de réprimer ou de sublimer. Et bien que Lippmann indique clairement qu’il souhaite se distancer de ce type d’analyse, son propre traitement du problème est fondamentalement freudien. Comme le souligne D. Steven Blum, en proposant de canaliser la violence dans les institutions politiques, la recherche d’un équivalent politique de la guerre s’apparente à un processus psychanalytique de sublimation (1984, pp. 100-103).10 Tandis que Lippmann reproche à James d’avoir une approche trop centrée sur l’expression de pulsions subjectives indésirables et violentes, sa propre solutionla sublimation politique de la guerrerelève paradoxalement de la transposition des outils de la psychanalyse à la politique : « If Lippmann knew that politics, and war, proceeded according to an autonomous logic, he acted and spoke as if sublimation were nonetheless a valid prescription, as if warfare could be cured like a neurosis » (p. 103).

Or, l’analyse de la guerre par Dewey, contrairement à celle de Freud ou de Lippmann, « est fondamentalement anti-instinctive » (Zask, 1999, p. 79). Le tout premier texte de Dewey sur l’outlawry of war est très clair quant à son rejet d’une conceptualisation de la guerre en termes d’instincts :

All proposals short of a league of nations whose object is not the negative one of preventing war but the positive one of looking after economic and social needs which are now at the mercy of chance and the voracity of isolated states, assume that war is the effect of bellicositywhich is exactly on the intellectual level of the famous idea that it is the dormitive power of opium which puts men to sleep. (Dewey, 1918, p. 233)

Il faut finalement souligner un dernier élément intéressant du texte de Lippmann. Dans sa reprise très approximative du problème posé par James, Lippmann critique l’outlawry of war : « To denounce war as a crime is to denounce something which a nation when it is entering a war never thinks it is committing » (1928, p. 182). Il néglige toutefois de mentionner qu’il s’agit d’une solution ayant la faveur de James qui, sans aucune ambiguïté, écrit « war shall be formally outlawed as between civilized people » (1910, p. 407). Le texte de James avait d’ailleurs influencé directement l’élaboration du plan de Levinson (Swanson, 2011), et le mouvement pour l’outlawry of war, à certains égards, hérite de l’American Anti-Imperialist League dans laquelle James s’est investi à la fin du 19e siècle et qui, avant sa dissolution en 1920, avait compté Dewey et Addams parmi ses membres (McKnight Nichols, 2011, p. 331).

Conclusion

L’examen du débat sur l’outlawry of war révèle des différences majeures entre les conceptions du rôle du public en démocratie de Dewey et de Lippmann, ainsi que l’inadéquation des positions de Lippmann à la tradition pragmatiste. Contrairement à ce que suggère l’historiographie révisionniste, le cadrage oppositionnel du débat Dewey-Lippmann proposé par Carey semble plutôt juste. La distinction esquissée par Carey entre la connaissance comme représentation (Lippmann) et comme communication (Dewey) est au cœur du débat sur l’outlawry of war. Tandis que Dewey conçoit l’outlawry of war comme une vaste campagne d’éducation populaire à laquelle doivent participer différents publics, l’approche de Lippmann implique plutôt un cercle restreint de diplomates dont la réflexion porte sur l’histoire et sur des rapports de force contemporains. Si la perspective « réaliste » de Lippmann évoque bien la théorie de la connaissance comme représentation évoquée par Carey, elle est l’objet d’une critique très claire de Dewey : « This way of looking at the question it is fashionable to call “realistic.” It strikes me as the stupidity of habit-bound minds » (Dewey, 1929, p. 370). Comme l’expose Dewey (2012) dans The Public and Its Problems, la théorie de la connaissance comme représentation va de pair avec une conception psychologique particulière de l’individu pour laquelle la connaissance est une fonction de la conscience individuelle—du detached man, écrirait Lippmann. Cette psychologie se révèle de différentes manières dans l’argument de Lippmann, notamment dans l’importance accordée aux motivations stratégiques des différents acteurs politiques impliqués dans le débat sur l’outlawry of war ainsi que dans le traitement psychanalytique de la guerre qu’il propose. L’insistance de Lippmann quant au rôle des diplomates et des politiciens dans le maintien de la paix est très certainement en porte-à-faux avec la critique de la représentation de Dewey, qui, comme le souligne Carey, est tout autant et solidairement épistémologique et politique (1989, p. 61). En revanche, l’outlawry of war constitue certainement une manifestation d’une telle critique. Le mouvement se présente comme une interprétation collective et transformatrice qui balise strictement la fonction de représentation, qui y intervient à deux moments très précis. D’une part, le plan prévoit que le projet anti-guerre, à un certain moment, doit être porté par des politiciens capables d’agir, c’est-à-dire d’exécuter la volonté de l’opinion publique. En ce sens, le plan n’est pas révolutionnaire ou utopique et s’inscrit pleinement dans la démocratie libérale représentative. D’autre part, la cour imaginée par Dewey doit être en mesure d’exposer à l’opinion publique les causes réelles de la guerre. Si une telle enquête évoque bien une théorie de la connaissance comme représentation et la figure de l’expert, le travail de la cour, qui implique nécessairement des discussions et des délibérations, renvoie clairement à une conception communicationnelle de la connaissance. Aussi, la cour n’a pas pour fonction d’informer les politiciens et de mettre en forme des politiques, comme c’est le cas des experts selon Lippmann (1997). Pour Dewey, les experts servent plutôt à informer le public sur des questions qu’il a lui-même formulées afin de guider sa réflexion (DeCesare, 2012, pp. 113–114).

Notre analyse n’épuise pas les questions soulevées par l’historiographie révisionniste, qui a le mérite de proposer une relecture du débat Dewey-Lippmann qui est rafraîchissante à certains égards. Le récit de Carey est effectivement quelque peu caricatural. Il néglige la persistance de certains motifs jamesiens dans le travail de Lippmann et force Dewey et Lippmann dans des catégories prédéterminées et quelque peu bancales pour ensuite mieux les opposer, et ce, en plus d’exagérer l’agentivité historique de Lippmann ainsi que l’importance historique du débat. Néanmoins, en proposant d’identifier Lippmann à la tradition pragmatiste, l’historiographie révisionniste est hantée par ce que Lippmann, évoquant le pluralisme de James, appelle « le fantôme de l’identité » (Lippmann cité dans Latour, 2008, p. 37), c’est-à-dire que la pluralité radicale des points de vue lui échappe. Si certains concepts lippmanniens peuvent effectivement être réfléchis à l’aune de la tradition pragmatiste et contribuer à la reconstruction d’une tradition pragmatiste en communication (Russill, 2008), le travail de Lippmann ne saurait s’y réduire. Lippmann a souvent mentionné que l’influence de George Santayana avait contribué à l’éloigner du pragmatisme de James (Steel, 1980, p. 21), et sa conception psychologisante de la nature humaine emprunte à différentes approches qui sont difficilement conciliables, notamment celles de Freud et de James. Si Lippmann s’est parfois réclamé de James, il a refusé de s’identifier complètement au courant pragmatiste et a clairement rejeté tout rapprochement avec le travail de Dewey.11

Le travail de Lippmann est caractérisé par de très nombreux emprunts ainsi que par de nombreuses évolutions et ruptures, si bien qu’il est difficile de l’identifier à une école en particulier (Wright, 1973). Plutôt que de trouver une cohérence à travers la totalité de cet immense corpus, il faut peut-être songer plus modestement à identifier un problème, une controverse ou un concept en particulier qui pourrait faire l’objet d’une analyse ayant une portée plus modeste, comme nous avons ici tenté de le faire.

Notes

  1. À l’exception de Russill (2008) et de Jansen (2009), qui évoquent ce débat sans proposer d’analyse substantielle, nous n’avons trouvé aucune mention de l’outlawry of war dans la littérature spécialisée en communication.
  2. Tandis que Latour (2008) instrumentalise Lippmann afin de dépolitiser la vie publique française, l’analyse de Tell (2013) risque fort de dépolitiser l’approche culturelle de la communication de Carey. Cette logique de dépolitisation est également présente dans l’historiographie révisionniste, qui affirme le caractère apolitique de la pratique historiographique (Jansen, 2008, p. 88).
  3. Ces articles seront republiés la même année par l’American Committee for the Outlawry of War sous la forme d’un petit volume, Outlawry of War: What It Is and Is Not, A Reply to Walter Lippmann.
  4. Contrairement à ce que souhaitait Dewey, le pacte Briand-Kellogg ne prévoit pas la mise sur pied d’un tribunal international. En 1928, Dewey considère le pacte comme une première avancée (Dewey et Shotwell, 1928, p. 195), mais il se montrera plus enthousiaste par la suite, soulignant que les changements intervenus dans le statut juridique de la guerre constituaient l’un des développements internationaux les plus importants des derniers siècles (Dewey, 1933, p. 510; Dykhuizen, 1973, p. 220; Ratner, 1939, pp. 525–566).
  5. Avant l’entrée en guerre des États-Unis, Lippmann, dans The Stakes of Diplomacy, suggérait plutôt un rôle plus important pour l’opinion publique dans la politique étrangère, au détriment de la diplomatie (Lippmann, 1915a, pp. 196–204).
  6. Thomas Bender qualifie Lippmann d’« insider’s insider » (2005, non paginé) tandis que John Morton Blum affirme que Lippmann est le « quintessential insider » (1992, p. XXVI).
  7. C’est notamment le cas de la Women’s Peace Society et de la Women’s Peace Union of the Western Hemisphere. Sur l’implication des groupes de femmes dans le mouvement pour l’outlawry of war, voir notamment Alonso (1989) et Swanson (2011).
  8. Dans Ethics and International Affairs (1923a) ainsi que dans Outlawing Peace by Discussing War (1928), Dewey lie explicitement le mouvement pour l’outlawry of war à son propre concept d’« habitude ».
  9. Francine Cary note fort à propos que Lippmann en vient à réduire les relations internationales à l’histoire militaire (1967, p. 172).
  10. Cet usage politique des concepts freudiens débute dès A Preface to Politics (1913), un ouvrage dans lequel Lippmann affirme la supériorité des instincts sur l’intellect. Dans Phantom Public, Lippmann suggère une fois de plus que la politique est essentiellement une sublimation de la guerre : « Pour définir l’acte de voter, j’ai employé les expressions “marcher avec”, “être pour ou contre”, “se mobiliser.” Autant de métaphores militaires qui me paraissent justifiées, l’élection à la majorité des voix n’étant, d’un point de vue historique et pratique, qu’une forme de guerre civile dénaturée et sublimée, une mobilisation de papier sans violence physique. … On comprend mieux la nature du vote si l’on admet qu’il s’agit d’un ersatz de guerre » (2008b, pp. 79–80). Sur l’influence de Freud sur Lippmann, voir notamment Rogers (1994, pp. 233–243) et de Sola Pool (2000, pp. 43–61).
  11. Dans une lettre envoyée à David C. Cronin, Lippmann écrit : « My loyalty was to William James, but never very much to John Dewey » (Lippmann à D. C. Cronin, le 7 juin 1940, Walter Lippmann papers (MS 326), Manuscripts and Archives, Yale University Library, 65/544). À un autre correspondant, Lippmann a mentionné son admiration envers la critique de l’approche pédagogique de Dewey proposée par Thomas Woodlock (Lippmann à E. R. Duer, le 30 octobre 1940, Walter Lippmann papers, 68/663).

Remerciements

L’auteur remercie le Fonds de recherche du Québec – Société et culture pour son appui financier.

Références

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Annexe I

Aperçu chronologique des principaux écrits de John Dewey
et de Walter Lippmann sur l’outlawry of war

 

9 mars 1918 Salmon O. Levinson. The legal status of war. The New Republic, 14(175), 171–173.

23 mars 1918 John Dewey. Morals and the conduct of states. The New Republic, 14(177), 232–234.

1921 John Dewey. Foreword. Dans S. O. Levinson, The Outlawry of War (p. 7). Chicago, IL : The American Committee for the Outlawry of War.

14 février 1923 Dépôt de la résolution du Sénateur Borah sur l’outlawry of war.

7 mars 1923 John Dewey. Shall we join the League? The New Republic, 34(431), 36–37.

15 mars 1923 John Dewey. Ethics and international relations. Foreign Affairs, 1(3), 85–95.

18 mars 1923 Walter Lippmann (non signé). Editorial. New York World. Reproduit dans The Congressional Digest, 1er mars 1928, 7(3), 93–94.

21 mars 1923 John Dewey. Political combination or legal cooperation? The New Republic, 34(433), 89–91.

28 mars 1923 John Dewey. Reply to Lovejoy’s “Shall we join the League of Nations?” The New Republic, 34(434), 139–140.

Avril 1923 John Dewey forme un chapitre new-yorkais de l’American Committee for the Outlawry of War, dont il devient le président.

25 avril 1923 John Dewey. If war were outlawed. The New Republic, 34(438), 234–235.

Août 1923 Walter Lippmann. The outlawry of war. The Atlantic Monthly, 132, 245–253.

3 octobre 1923 John Dewey. What outlawry of war is not. The New Republic, 36(461), 149–152.

11 octobre 1923 John Dewey. Shall the United States join the world court? The Christian Century, 40, 1292–1297. Transcription de l’allocution de Dewey lors d’un débat public l’opposant à Manley Hudson tenu à Boston le 21 mai 1923.

24 octobre 1923 John Dewey. War and a code of law. The New Republic, 36(464), 224–226.

1923 John Dewey. Outlawry of war : What it is and is not, a reply to Walter Lippmann. Chicago, IL : The American Committee for the Outlawry of War. Réimpression des articles parus dans The New Republic en octobre 1923.

23 décembre 1926 John Dewey. America’s responsibility. The Christian Century, 43, 1583–1584.

1927 John Dewey. An afterword. Dans C. C. Morrison (1972), The Outlawry of War. A Constructive Policy for World Peace (pp. 301–319). New York, NY : Garland.

1er mars 1928 Walter Lippmann. Can war be outlawed? Congressional Digest (numéro spécial sur l’outlawry of war), 7(3), 89–93. Il s’agit d’une version légèrement remaniée de l’article paru en août 1923 dans l’Atlantic Monthly.

7 mars 1928 John Dewey. As an example to other nations. The New Republic, 54(692), 88–89.

28 mars 1928 John Dewey et James T. Shotwell. Two communications. Divergent paths to peace (débat éditorial). The New Republic, 54(695), 194–196.

16 mai 1928 John Dewey. Outlawing peace by discussing war. The New Republic, 54(702), 13–14.

Août 1928 Walter Lippmann. The political equivalent of war. The Atlantic Monthly, 142, 181–187.

27 août 1928 signature du pacte Briand-Kellogg interdisant le recours à la guerre comme instrument de politique étrangère.

1933 John Dewey. The outlawry of war. Dans E. R. A. Seligman (dir.), The Encyclopedia of the Social Sciences (pp. 508–510). New York, NY : Macmillan.

1937 Walter Lippmann. The outlawry of war by the modern conscience. Dans The Good Society (pp. 159–161). Boston, MA : Little, Brown and Co. Traduction française par G. Blumberg : Walter Lippmann. La Cité libre. Paris : Librairie de Médicis, 1938.

Février 1938 John Dewey. Does human nature change? The Rotarian, 52, 8–11, 58–59.

1943 John Dewey. Foreword. Dans J. E. Stoner, S. O. Levinson and the Pact of Paris (pp. VII-VIII). Chicago, IL : University of Chicago Press.

 

 



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