Canadian Journal of Communication Vol 39 (2014)
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Review

Damien Charrieras
City University of Hong Kong


Electric AgeL’ère électrique – The Electric Age. Sous la direction d’Olivier Asselin, Silvestra Mariniello et Andrea Oberhuber. Ottawa : Presses de l’Université d’Ottawa, 2011. 394 pages. ISBN : 9782760307049.


Le livre L’ère électrique émerge dans l’horizon interdisciplinaire des sciences humaines numériques, favorisant une approche provenant des études littéraires, ici utilisées pour l’étude des technologies et médias. Cet ouvrage s’inscrit aussi dans les débats en cours au sein du champ de plus en plus populaire de l’archéologie médiatique où nombre de recherches resituent le développement des technologies médiatiques dans les complexités de leur émergence technologique, culturelle et matérielle, restituant les potentialités multiples dont des histoires alternatives des médias seraient porteuses (Parikka, 2012; Zielinski, 2006).

Ce recueil collectif est le produit d’un groupe de chercheurs multidisciplinaires rattachés au Centre de recherche sur l’intermédialité de l’Université de Montréal. Le concept d’intermédialité les amène à considérer leurs objets d’étude dans un réseau de relations plutôt que dans une perspective strictement disciplinaire. Plus largement, le thème de l’ouvrage s’inscrit dans la continuité des recherches sur l’électricité, notamment celles de Wolfgang Shivelbusch et Carolyn Marvin, comme technologie et phénomène culturel reconfigurant les relations de pouvoir dans une société donnée (Marvin, 1988; Schivelbusch, 1988) :

Si l’électricité n’est pas réductible à une technologie, le défi consiste alors à saisir ce processus de co-construction entre électricité et modernité en partant de cet hybride, invisible et omniprésent, à la fois matière et énergie, technique et phénomène naturel qu’est l’électricité (Asselin, Mariniello, et Oberhuber, 2011, p. 2).

Dans leur introduction, Silvestra Mariniello et Anne Lardeux précisent la démarche intellectuelle de L’ère électrique. S’inspirant de Modernity and Technology (Misa, Brey, et Feenberg, 2003), l’ouvrage aspire à associer le niveau micro des études technologiques au niveau macro des théories sur la modernité. L’étude du fait électrique ne doit pas rester strictement rattachée à une histoire de son ingénierie, mais doit inclure plus généralement les possibilités discursives et culturelles coprésentes à son expansion.

Débordant la sphère technique, l’électricité, à la fois comme paradigme et comme médium, englobe savoirs, pratiques sociales, médias, vie sociale et expériences personnelles. Dans ce contexte, les mots et les choses, que le travail d’abstraction de la prose avait séparés, se rejoignent à nouveau (Asselin et al., 2011, p. 14). L’électricité « constitue l’élément premier d’une reconfiguration des sociétés modernes » (Asselin et al., 2011, p. 4). En ce sens, l’espace ouvert par l’âge électrique pourrait permettre l’étude des nouvelles technologies qui, comme le rappelle Geoffrey Batchen dans l’article « Electricity made visible », n’est pas un phénomène récent (Batchen, 2006).

L’ère électrique se divise en quatre parties. La première invoque la pensée électrique, ou comment l’électricité crée les conditions d’un savoir nouveau : à partir des électroencéphalogrammes ouvrant à de nouvelles formes de conscience—Cornelius Brock mettant notamment en évidence par ce biais des pratiques artistiques déconnectées de l’intentionnalité de l’esprit—jusqu’au phénomène mi folklorique mi scientifique de la galvanisation étudié par Walter Moser, en passant par une étude des croquis de Thomas Edison comme zone de potentialités prête à reconfigurer notre vision actuelle des médias électriques (David Thomas). Considérant l’électricité comme épistémè de la modernité, Walter Moser décrit la galvanisation comme objet discursif fonctionnant dans une pluralité de discours scientifiques et culturels et y déployant des effectivités diverses, mettant en relation des champs de savoir et des pratiques normalement séparés.

La seconde partie du recueil aborde l’étude des corps à l’aune de l’utopie électrique. Pamela Lee, auteure de Chronophobia (Lee, 2004), analyse la sérigraphie Electric Chair d’Andy Warhol où se télescopent médias de masse et technologie létale. La troisième partie traite de l’impact de l’électrification sur les technologies de représentation. André Gaudreault et Philippe Marion y comparent notamment la mécanique des caméras des frères Lumière à la technologie électrique où la régularité dans la captation cinématographique nécessitait des équipements lourds et le tournage en studio. La disponibilité actuelle de caméras de qualité cinématographique à peine plus grandes qu’un iPhone pourrait offrir un potentiel de développement intéressant pour cette étude. L’ouvrage se clôt sur l’électricité et la question nationale. Anindita Banerjee y étudie comment, au début du vingtième siècle, l’idéologie soviétique fut articulée à une rhétorique de l’électrification du pays. Le statut mythique de l’électricité y est d’autant plus fort que l’absence d’électricité dans le quotidien des Russes était criante à cette époque.

L’originalité de l’ouvrage tient à son sujet même. Nous assistons depuis quelques années à un recentrement des études sur la matérialité des nouveaux médias. Nombre de recherches actuelles sur les nouveaux médias ont ainsi tendance à interroger leur dimension logicielle (software studies) ou électronique (par exemple, les platform studies portant sur les rapports entre logiciel et matériel informatique). Néanmoins, ces recherches s’arrêtent généralement au microprocesseur qui convertit les impulsions électriques en bits—le microprocesseur étant matériellement le point d’entrée dans le monde numérique. La dimension électrique, sans laquelle ces technologies numériques n’existeraient pas, n’est que rarement abordée. Pourtant, des pratiques de hacking se sont développées dernièrement qui prônent un retour au niveau électrique et appellent à reconfigurer ce dernier pour créer de nouvelles possibilités pour le niveau logiciel. Le champ en plein essor du physical computing renvoie à ces pratiques de rétro-ingénierie travaillant à l’échelle de l’électrique même, où des amateurs œuvrant dans un espace de hacker (comme le centre Harvestworks à New York) soudent des composants à partir de circuits électroniques produits sur place pour leurs projets, ces derniers étant généralement à forte composante idéologique et contestataire. Ces hackers doivent alors comprendre comment l’électricité circule dans leurs créations et remettre en question les modes de production standardisée des appareils électriques. Ces pratiques d’un nouveau genre impliquent que les hackers mettent en rapport les niveaux électrique et électronique du hardware, ainsi que l’articulation de ce dernier avec le logiciel (O’Sullivan et Igoe, 2004). L’ère électrique, en plus d’approfondir les recherches académiques existantes sur le phénomène électrique, peut ainsi donner une perspective intéressante sur les possibilités que soulèvent ces pratiques de rétro-ingénierie, voire aider à les conceptualiser.

Références

Batchen, Geoffrey. (2006). Electricity made visible. Dans Wendy Hui Kyong Chun & Thomas Keenan (Eds.). New media, old media: A history and theory reader. New York: Routledge.

Lee, Pamela M. (2004). Chronophobia: On time in the art of the 1960’s. Cambridge, MA: MIT Press.

Marvin, Carolyn. (1988). When old technologies were new: Thinking about electric communication in the late nineteenth century. New York: Oxford University Press.

Misa, Thomas J., Brey, Philip, & Andrew Feenberg. (2003). Modernity and technology. Cambridge, MA: MIT Press.

O’Sullivan, Dan, & Igoe, Tom. (2004). Physical computing: Sensing and controlling the physical world with computers. Boston: Thomson.

Parikka, Jussi. (2012). What is media archaeology? Malden, MA: Polity Press.

Schivelbusch, Wolfgang. (1988). Disenchanted night: The industrialization of light in the nineteenth century. Berkeley: University of California Press.

Zielinski, Siegfried. (2006). Deep time of the media: Toward an archaeology of hearing and seeing by technical means. Cambridge, MA: MIT Press.

 



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