Canadian Journal of Communication Vol 39 (2014) 506–509
©2014 Canadian Journal of Communication Corporation


Review

By Christophe Duret
Université de Sherbrooke 


BR-4aTechnocorps : La sociologie du corps à l’épreuve des nouvelles technologies. Sous la direction de Brigitte Munier. Paris : Éditions François Bourin, 2014. 185 pp. ISBN 9791025200179.


Technocorps a pour origine quatre ateliers organisés par la Chaire de recherche « Modélisation des imaginaires, innovation et création » (MODIM), fondée en 2010 par Pierre Musso et associant l’École Télécom ParisTech, l’Université Rennes 2 et quatre partenaires industriels, Dassault Systèmes, Ubisoft, PSA Peugeot Citroën et Orange. Ces ateliers ont eu lieu en France entre octobre 2011 et janvier 2013. Les sept articles qui constituent cet ouvrage mobilisent des disciplines aussi variées que l’anthropologie, la philosophie, les sciences de l’information et les sciences sociales.

La problématique de la technologie appliquée au corps, comme le propose Brigitte Munier, qui dirige cet ouvrage, est organisée en trois axes : l’extension, l’hybridation et la transformation. Le premier axe rend compte de l’extension du corps dans le cyberespace et les mondes virtuels à l’aide des technologies de l’information et de la communication, extension qui prend la forme d’une connexion des internautes en un réseau pensant. Le second axe se rapporte à l’hybridation du corps et de la technologie, suivant la figure du cyborg, hybridation qui réunit notamment la médecine et les NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique, sciences cognitives). Le troisième axe, enfin, porte sur la transformation technologique du corps conduisant à une post-humanité.

Dans Le corps et la présence à distance, Nicolas Auray, agrégé de sciences économiques et sociales et maître de conférences à Télécom ParisTech, dresse le constat suivant : le développement des réseaux numériques s’est accompagné d’une triple transformation du rapport entre identité personnelle et présence corporelle—une abstraction, une libération et une contraction—suivant laquelle le corps est repensé dans sa symbiose avec la technologie. Il y a ainsi abstraction du rapport de l’individu à l’espace et au temps, conduisant à l’arrachement des attaches au territoire et à l’accentuation de l’individualisme en réseau. Il y a libération, puisqu’il se crée des espaces transitionnels favorisant la distraction et la rêvasserie. Enfin, il y a contraction de la zone de manipulation et de perception directes de l’individu, dans la mesure où il œuvre de plus en plus au sein de simulations, au détriment d’interventions sur le réel. Auray observe ces transformations à l’œuvre chez de jeunes ingénieurs qui utilisent comme espace de jeu un monde persistant graphique(l’expression est de l’auteur). Ces usagers se construisent ainsi, à l’aide d’un réseau numérique, une identité personnelle « feuilletée », en portrait chinois.

David Le Breton, professeur de sociologie à l’Université de Strasbourg, décrit quant à lui, dans L’adieu au corps : vers homo silicium, les représentations du corps qui circulent dans la sphère technoscientifique sous l’impulsion de la cybernétique de Norbert Wiener et du paradigme informationnel qui en découle, représentations porteuses, selon la formulation de l’auteur, d’un mépris du corps. En effet, le corps apparaît dans cette sphère comme une entité obsolète devant être dépassée, opposé à l’esprit, vu par la lorgnette cybernétique comme une somme d’informations transférable sur de nouveaux supports. Cette conception cybernétique, déshumanisante, décloisonne les différences entre la machine, l’humain et l’animal, réduisant l’esprit au traitement de la seule information. Elle donne lieu à une conception post-humaine du corps, présente dans le domaine des technosciences (chez Robert Jastrow, Marvin Minsky et Gerald Jay Sussman, notamment) et de la fiction (dans le roman cyberpunk Neuromancer, de William Gibson, par exemple), mais également dans des groupes militant en faveur de l’avènement du post-humain, comme la World Transhumanist Association et le mouvement extropien. Cette conception relève d’une nouvelle forme de religiosité—un techno-prophétisme néo-gnostique et puritain—et véhicule l’idée selon laquelle la mort, la maladie, les handicaps, les émotions, le désir et le sexe ne sont pas des conditions liées à l’existence humaine, mais des problèmes liés au corps, cet obstacle à l’évolution de l’espèce appelé à être éliminé au profit de la technologie.

Dans Métaphysique du robot, Jean-Michel Besnier, professeur de philosophie à l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV), écrit que la figure du robot est devenue un support de l’imaginaire sociétal qui se traduit par une portée heuristique et un pouvoir instituant. Heuristique d’abord, car l’intérêt porté au robot « s’étaye sur le constat que l’humanité […] éprouve un sentiment croissant d’impuissance devant les performances acquises par ses machines » (p. 85). Qui plus est, cette figure contribue à simplifier l’image de l’être humain, puisque programmer un robot implique une schématisation des comportements humains imités. Pouvoir instituant ensuite, puisque le robot suggère, pour les tenants d’une post-humanité, l’élargissement du concept d’humanité allant jusqu’à intégrer les hybrides homme-machine. La figure du robot est également déshumanisante, puisqu’elle annonce que l’idéal serait pour nous « d’incarner les performances atteintes par ces machines et de nous débarrasser du biologique » (p. 75). Enfin, le robot se pose en modèle de développement pour l’homme, car au jeu de l’optimisation des opérations, ce dernier est déclassé par la machine.

Philippe Breton, professeur des universités à l’Université de Strasbourg, affirme, dans Pourquoi l’ordinateur n’a-t-il pas de parole?, que doter l’ordinateur de parole est un projet voué à l’échec. Bien qu’élaboré dans un cadre scientifique, un tel projet cybernétique s’inscrit dans un imaginaire peuplé de créatures artificielles engendrées par l’homme et, selon l’hypothèse de Breton, chargées de combler sa solitude éprouvée en tant que seule espèce douée de parole. La cybernétique croit que l’intelligence humaine est détachable du corps et que ses caractéristiques soient transférables dans une machine. Or, la spécificité du langage humain, que l’intelligence artificielle est incapable d’imiter, pourrait justement provenir du fait qu’il est ancré dans le corps, que les cybernéticiens, paradoxalement, considèrent comme responsable de la faillibilité et de l’inefficacité humaines.

Brigitte Munier, maître de conférences HDR en sciences sociales à Télécom ParisTech, inscrit, dans Le Golem ou les vertiges d’un homme fabriqué, la représentation imaginaire actuelle du corps artificiel dans le mythe ancien du Golem. Ce mythe met en scène les thèmes de la démesure de l’homme dans le progrès scientifique et sa peur du monstre, d’une part, et, d’autre part, l’anthropogenèse, autrefois privilège divin et désormais humain. On en retrouve d’abord les traces dans la science-fiction, puis il alimentera l’imaginaire scientifique à travers le projet cybernéticien de l’intelligence artificielle. Toutefois, le premier thème sera effacé : le paradigme informationnel mettant en équivalence homme et machine sur le plan ontologique, le Golem cessera d’effrayer son créateur. Les tenants des utopies trans- et post-humaines le pareront ensuite des traits du cyborg, symbole d’une espèce vouée à dépasser l’humanité.

Dans Technocorps, symbole de la société technicienne, Pierre Musso, professeur de sciences de l’information et de la communication à l’Université Rennes 2 et à Télécom ParisTech, considère que le corps apparaît comme un symbole de la société, et la technologie comme un modèle permettant de penser le corps. Le modèle cybernétique « d’une rationalité technique déclassant en capacité le cerveau humain » (p. 128) se présente aujourd’hui comme l’un des principaux modèles pour penser le technocorps et ce dernier symbolise en retour une société hypertechnicienne. Il se décline en trois figures : le corps réparé et augmenté, le double machinique du corps humain, et le cyborg. En tant que symbole, le technocorps incarne les utopies technologiques et, placé entre les mains des trans- et des post-humanistes, favorise le passage de l’humain au post-humain.

Dominique Lestel, maître de conférences en philosophie de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, examine pour sa part, dans Des enjeux de la tentation post-humaine, les projets d’amélioration technologique du corps au-delà des représentations sociales qu’ils suscitent ou qui alimentent leur imaginaire. Selon lui, « une révolution sans précédent est réellement en cours et […] nos représentations de ce que nous pouvons devenir peuvent influencer ce que nous allons effectivement devenir » (p. 146). Il devient alors nécessaire de penser ces projets et les enjeux ontologiques et sociétaux qu’ils soulèvent sans adopter les perspectives peu critiques des post-humanistes et de leurs positions techno-optimistes, ni celles des « bio-conservateurs » et de leurs réticences morales insuffisamment fondées. Selon Lestel, le passage d’une espèce humaine à une espèce post-humaine suscite des questionnements existentiels et politiques plutôt qu’éthiques et il devient nécessaire de se donner aujourd’hui les moyens de penser l’amélioration technologique du corps en ces termes.

À l’instar des objectifs de la Chaire MODIM, dont il constitue une initiative, le livre Technocorps s’intéresse à l’imaginaire du corps qui sous-tend les technosciences. Ce faisant, il « se positionne en amont des processus d’innovation, au moment où se confrontent les intuitions, les concepts et les rêves des ingénieurs, des décideurs et des divers acteurs de l’innovation [technoscientifique] » (MODIM, 2010, p. 2).

Les courants trans- et post-humanistes sont abordés par plusieurs auteurs : Besnier, Breton, Le Breton, Lestel, Munier et Musso. Or, au-delà de la filiation de ces courants avec le paradigme informationnel de la cybernétique—lequel a été largement critiqué par Breton (1997)—il manque à l’ouvrage un portrait historique qui les décrirait et décrirait leurs principales figures. Qui plus est, il aurait été intéressant d’adjoindre aux analyses de l’imaginaire du corps technologiquement transformé qui ponctuent Technocorps des études sur les migrations des représentations au sein des médias grand public et auprès des usagers des technologies de l’information et de la communication (en particulier des usagers des jeux en ligne massivement multijoueurs, émaillés de représentations post-humaines), à l’instar de ce qu’a fait Flichy (2001) avec l’imaginaire d’Internet. Ceci étant dit, Technocorps est un ouvrage dont les réflexions sont des plus pertinentes en raison de l’actualité des débats sur l’ingénierie génétique et les NBIC qui, comme le signale Lestel, se caractérisent par de trop nombreux impensés.

Références

Breton, Philippe. (1997). L’utopie de la communication : le mythe du village planétaire. Paris : Éditions La Découverte.

Flichy, Patrice. (2001). L’imaginaire d’Internet. Paris : La Découverte.

MODIM. (2010). Présentation générale. URL : http://imaginaires.telecom-paristech.fr/wp-content/uploads/2010/10/plaquetteChaireImaginaires.pdf  [26 juin, 2014].




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