Canadian Journal of Communication Vol 40 (2015)
©2015 Canadian Journal of Communication Corporation


Review

By Ghada Touir
Université Laval


Manuel d’analyse du Web en sciences humaines et sociales. Sous la direction de Christine Barats. Paris : Armand Colin, coll. « U Sciences humaines et sociales », 2013. 258 pp. ISBN : 9782200286279.


Dans leur manuel collectif, le premier du genre dans l’espace francophone1, Christine Barats et ses collègues ont réussi la prouesse de rédiger diverses contributions (vingt-deux), denses, claires et pédagogiques, pour la plupart françaises, proposant diverses références, outils et techniques de collecte de données et d’investigation, issus bien évidemment des sciences humaines et sociales (SHS), illustrés par divers exemples intéressants de terrains qui abordent, analysent ou encore intègrent le Web et ses caractéristiques particulières (dont sa dynamique, sa pluralité, sa multiforme et son ubiquité, voire même sa porosité). Ce manuel didactique présente un état actualisé mais non exhaustif des références et savoirs, tant théoriques, réflexifs et critiques que méthodologiques et exploratoires, applicables à l’étude des technologies complexes du Web contemporain et leurs effets sous-jacents. Se distanciant ainsi d’un regard surplombant visant à recenser les meilleures méthodologies applicables à l’étude du Web dans un catalogue ou même un prêt-à-monter de méthodes ou d’outils, comme l’affirme d’emblée Christine Barats en introduction, ce manuel collectif incite à la curiosité des chercheuses et des chercheurs en SHS et insiste sur l’importance de concevoir et d’élaborer des méthodes propices et bien adaptées à leurs problématiques et objets d’étude choisis ainsi qu’aux cadres théoriques spécifiques de toute recherche.

L’ouvrage se compose de trois grandes parties, qui peuvent se lire séparément mais gagnent assurément à être consultées ensemble. Elles traitent des différents enjeux et questions interdisciplinaires souvent posés, à différents moments, dans une démarche de recherche sur le Web en SHS. L’originalité de ce manuel pédagogique se retrouve dans les deuxième et troisième parties, plutôt consacrées au moment de l’observation du corpus numérique et de l’analyse des résultats, notamment avec le recours à des outils et dispositifs inédits en SHS (tels que la textométrie digitale, la cartographie du Web, l’ethnographie en ligne, l’approche sémiologique, etc.).

La première partie de ce manuel collectif présente une série de réflexions et de problématiques transversales à l’étude et à l’analyse du Web. De prime abord, Laurence Monnoyer-Smith expose de façon réflexive et critique une conceptualisation du Web comme dispositif sociotechnique (ch. 1). Mais encore, suivent deux réflexions et études (ch. 2 et 3) assez substantielles et stimulantes, abordant respectivement les dimensions éthiques de la recherche en ligne, ainsi que la pratique de l’archivage et de la mémoire dans un contexte de « potentielle hypermnésie2 » du Web, et leurs effets sur les pratiques de recherche en SHS. Ces deux contributions, qui retiennent ici un peu plus notre attention, constituent comme on le verra plus loin, deux fils rouges pour les autres chapitres de ce manuel.

Dans un premier temps, Guillaume Latzko-Toth et Serge Proulx nous informent sur les enjeux et dimensions régentant l’éthique de la recherche en ligne en SHS (sur et via le Web), « un domaine mouvant et hautement dépendant du contexte » (p. 44), en prenant l’exemple de trois pays différents, la France, les États-Unis et le Canada (ch. 2). Au-delà des différences contextuelles, les auteurs rappellent que les caractéristiques du Web actuel obligent le chercheur à devoir « plutôt développer une sensibilité à tout ce qui peut porter atteinte aux sujets humains impliqués dans sa recherche et ne surtout pas considérer comme acquises des notions usuelles, comme la distinction public/privé, l’anonymat ou le consentement » (p. 53). Dans un deuxième temps, et sur la pratique d’archivage et la constitution de mémoire proposées par Olivier Ertzscheid, Gabriel Gallezot et Brigitte Simonnot, nous en apprenons davantage sur la question des « traces sociales (indices, empreintes, documents, écritures, etc.), de la traçabilité et plus largement, les différents types d’engrammation3 possibles », c’est-à-dire sur ce qui « fait mémoire » du Web (p. 54). Cet aspect invite de plus en plus les chercheuses et les chercheurs en SHS à la prudence autant dans le choix du corpus d’étude que dans celui de la méthodologie appropriée (ch. 3). Pour clore cette première partie, Dominique Maingueneau entreprend une réflexion sur la question « des genres de discours »—déjà ancienne (depuis l’Antiquité) mais toujours d’actualité—appliqués et transposés sur le Web (en particulier ceux des blogs) ou encore ceux des « cybergenres » (ch. 4).

De cette mise en évidence théorique de la dimension sociotechnique du Web, le défi majeur d’appréhension du Web en SHS reste avant tout celui du choix et de la mise en place d’une méthodologie, des outils et des techniques spécifiques en fonction de l’objet d’étude, de la problématique et des hypothèses de recherche, tenant compte des particularités et du caractère multiforme, composite et techniquement complexe du Web. C’est ce qui constitue le point fort des deuxième et troisième parties qui suivent.

Plus précisément, la deuxième partie examine successivement certains outils d’analyse et approches du Web et leurs déclinaisons, propres à l’analyse de discours « à la française »4 ainsi qu’à divers champs d’étude tels que la sociologie, la sémiologie, les sciences de l’information et de la communication et la science politique, et étayés souvent par des exemples concrets d’études de cas. Grâce au premier chapitre de cette deuxième partie, présenté par Christine Barats, Jean-Marc Leblanc et Pierre Fiala, il est possible de récapituler les outils et les étapes de la « textométrie » ou encore de la « lexicométrie » (statistique textuelle) du Web depuis la constitution du corpus jusqu’à l’analyse des données (ch. 5). Dans cette partie, le deuxième chapitre de Julia Bonaccorsi (ch.6) dresse un portrait assez intéressant de l’approche sémiologique du Web (c’est-à-dire les relations et les interactions entre « signes » et « pratiques interprétatives »). Ces deux chapitres mettent bien en évidence une harmonie parfaite entre textes, chiffres, tableaux et figures. Ils offrent un vocabulaire d’outils et de logiciels d’analyse textométrique et sémiologique très intéressant. Bref, il s’agit d’un riche matériel visuel à la fois technique et didactique qui s’efforce malgré tout de rester compréhensible et accessible à un large lectorat, ce qui ne semble pas à priori couler de source. À l’inverse, la troisième approche d’analyse du corpus Web, présentée dans le cadre du troisième chapitre de cette seconde partie du livre, considère davantage l’observation ethnographique dans une adaptation au Web contemporain, ou ce que l’on appelle « la netnographie », bien illustrée par une étude de cas intéressante tirée du contexte français. Pour les auteures de ce chapitre, Josiane Jouët et Coralie Le Caroff, contrairement à l’approche traditionnelle de l’ethnographie dans le monde réel, « L’ethnographie en ligne présente donc le grand avantage d’une accessibilité immédiate des données » (ch. 7, p. 155). Néanmoins, les auteures évoquent une série de problèmes principalement d’ordre éthique en lien avec le brouillage constitué par le Web contemporain entre sphère publique et sphère privée (ch. 7). Dans cette perspective, on rejoint les questions éthiques avancées par Guillaume Latzko-Toth et Serge Proulx dans le chapitre 2, y compris les difficultés liées au respect de la vie privée, l’obtention de consentement, etc. Au niveau de la dernière contribution (ch. 8), de Gersende Blanchard, Simon Gadras et Stéphanie Wojcik, qui clôt cette deuxième partie du livre, c’est davantage la participation politique en ligne (démarche, choix du corpus et cueillette des données) qui est mise en lumière, notamment dans le cas de la campagne électorale présidentielle française de 2012. Les auteurs de ce chapitre se distinguent par leur approche méthodologique misant entre autres sur « l’étude des traces laissées par les internautes » (ch. 8, p. 170). Il s’agit ici d’une des questions clés développées par Olivier Ertzscheid et ses collègues dans le chapitre 3 de cet ouvrage, présenté plus haut.

La troisième et dernière partie de ce manuel explore les principaux outils et méthodes permettant la mesure et la quantification du Web à la fois sous l’angle des pratiques et des flux. Au niveau de la contribution de Thomas Beauvisage, nous apprenons comment mesurer l’audience, recueillir des traces sur la navigation, observer « l’activité sur les terminaux et interfaces numériques », et interpréter les données issues des sites Web [citons à cet égard les journaux d’accès (logs), Web analytics et Web science] (ch. 9). Ceci dit, l’auteur conclut que « la combinaison fréquente des méthodes quantitatives et qualitatives (méthodes mixtes) constitue une spécificité » des travaux de recherche en SHS sur les usages du Web et « témoigne de la nécessité de recourir au discours ou à la matérialité de l’activité pour interpréter les comportements » (ch. 9, p. 203). Dans un deuxième chapitre de cette troisième partie du manuel, Sylvain Parasie et Éric Dagiral font davantage état des outils de mesure des données d’audience issues des sites Web ou encore les « métriques du Web », et examinent les différents usages qui en découlent et « qu’en font les acteurs » (ch. 10). Un dernier chapitre de Jean-Christophe Plantin clôt cette troisième partie du livre par l’étude d’une analyse originale basée sur une comparaison entre les cartes ou encore « graphes » du Web (c’est-à-dire des sites Web reliés par des liens hypertextes) et les cartes géographiques. L’analyse met surtout en évidence les apports et les limites théoriques et pratiques du recours à cette démarche méthodologie des « cartographies » des sites Web en SHS (ch. 11).

En substance, la lecture de ce manuel didactique procure des apports heuristiques incontestables et des intérêts majeurs à la fois aux étudiant-e-s, chercheur-e-s et enseignant-e-s sur l’étude, l’observation et l’analyse du Web en SHS, tant par les théories présentées et la qualité des réflexions et analyses que par les outils et approches méthodologiques qui y sont exposés. En ce sens, les « Zooms », ces capsules explicatives proposées en complément des chapitres (sauf pour le premier), qui détaillent un peu plus certains axes, outils d’étude, de méthodes ou encore de résultats d’analyse, s’avèrent assez intéressantes.

Au-delà, il aurait probablement été intéressant d’inclure—en plus des études et approches d’observation et d’analyse du corpus numérique provenant du contexte français—d’autres exemples provenant de différents pays et contextes (comme, par exemple, ceux canadien et américain, sachant que leur cadre règlementaire et normatif d’éthique de la recherche en ligne est très différent du français, comme le soulignent d’ailleurs Guillaume Latzko-Toth et Serge Proulx dans le chapitre 2. De plus, on aurait apprécié que les auteurs de cet ouvrage intègrent une conclusion générale à la fin de ce manuel pour faire pendant à l’introduction du début.

Somme toute, en l’absence d’ouvrages recensant et regroupant des outils, des méthodes et terrains concrets observant et analysant les dispositifs du Web contemporain, ce manuel pédagogique collectif peut être considéré comme une pierre angulaire des publications francophones de ce genre.

Notes

  1. Le lecteur pourra consulter d’autres ouvrages similaires en langue anglaise publiés respectivement par Christine Hine (2013) et Richard Rogers (2013).
  2. Étymologiquement, « hypermnésie » veut dire « exacerbation », « exaltation » ou encore « excès du fonctionnement de la mémoire ». Gaëlle Soglliuzzo (2013), professeur-documentaliste en lycée, définit l’hypermnésie du Web comme cette capacité de conservation et de persistance des données numériques sur l’identité et l’activité des utilisateurs (de façon automatique ou intentionnelle) désignées par le terme « traces numériques ».
  3. Les auteurs du chapitre définissent « l’engrammation » en ces termes : « la mémorisation par écriture d’un flux informationnel » (p. 54).
  4. La tradition française de l’analyse de discours s’est développée dans les années 1960 au carrefour « de la linguistique structuraliste, de la psychanalyse lacanienne et du marxisme althussérien » (Bonnafous et Tournier, 1995). Elle privilégie donc le champ de la linguistique dans l’analyse des corpus écrits ou encore des données textuelles et se caractérise par : 1) « une analyse automatique du discours » créée par Michel Pêcheux; 2) « l’analyse distributionnelle, inspirée de Zellig Harris, qui consiste à segmenter le texte et à travailler sur des classes de propositions construites par l’analyste autour de “mots-pivots” sélectionnés pour leur pertinence historique » ; et 3) « la lexicométrie, développée au “Laboratoire de lexicométrie et textes politiques” de l’ENS de Saint-Cloud sous la houlette de Maurice Tournier, qui fondera ensuite en 1980 la revue Mots (Mots, Ordinateurs, Textes, Société), [laquelle] transforme le texte en une série de données chiffrées sur les mots, les segments, les catégories grammaticales et permet de découvrir des évolutions, des régularités et des ruptures, qu’une simple lecture cursive ne permet pas de déceler » (Bonnafous et Krieg-Planque, 2013).

Références

Bonnafous, Simone et Krieg-Planque, Alice. (2013). L’analyse du discours. Dans Stéphane Olivesi (dir.), Sciences de l’information et de la communication. Objets, savoirs, discipline (p. 223–238). Grenoble : Presses Universitaires de Grenoble, coll. La communication en plus.

Bonnafous, Simone et Tournier, Maurice (1995, mars). Analyse du discours, lexicométrie, communication et politique. Les analyses du discours en France. Langages, 29(117), 67–81. URL : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lgge_0458-726x_1995_num_29_117_1706 [30 décembre 2014]. 

Hine, Christine. (2013). Virtual research methods, London : Sage.

Rogers, Richard. (2013). Digital methods, Cambridge : MIT Press.

Sogliuzzo, Gaëlle. (2013, mars). Identité/présence numérique : quelles traces laissons-nous sur le web? Culture de l’info et des médias en lycée : portfolio évolutif de séquences et expérimentations pédagogiques d’une professeure documentaliste. URL : http://beaumont-redon.fr/wp/cultureinfomedias/2013/11/20/test/  [décembre 2014].


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