Canadian Journal of Communication Vol 40 (2015) 727–735
©2015 Canadian Journal of Communication Corporation


Commentary

Les technologies numériques au prisme des approches critiques : Éléments pour l’ébauche d’une rencontre

Éric George & Oumar Kane
Université du Québec à Montréal

Éric George est Professeur titulaire à l’École des médias (Faculté de communication) de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et directeur du Centre de recherche interuniversitaire sur la communication, l’information et la société (CRICIS). Courriel : george.eric@uqam.ca . Oumar Kane est Professeur au Département de communication sociale et publique, Université du Québec à Montréal (UQAM) et membre du Centre de recherche interuniversitaire sur la communication, l’information et la société (CRICIS). Courriel : kane.oumar@uqam.ca .


ABSTRACT  In this article, the authors show the relevance of a dialogue between several critical perspectives in order to properly analyse the digital information and communications technology (ICT). If the political economy of communication is relevant to highlight the inequalities and power relations in the organization of communication systems, this approach is limited when it comes to taking into account the autonomy of the social agents. They propose therefore to articulate in the analysis the structures of domination with the emancipatory potentialities through the combination of political economy of communication and cultural studies, without ignoring the materiality of the technologies. This would contribute to a critical intelligibility of the overall economy of digital technologies in the network age

KEYWORDS  Critical theory; Technologies numériques d’information et de communication (TNIC); Political economy

RÉSUMÉ  Dans cette contribution, les auteurs proposent de montrer la pertinence de faire dialoguer plusieurs perspectives critiques afin d’analyser les technologies numériques d’information et de communication (TNIC). Ils montrent que l’économie politique de la communication, pertinente pour mettre en évidence les inégalités et les rapports de pouvoir dans l’organisation des systèmes de communication, est limitée quand il s’agit de tenir compte de la part d’autonomie dans les jeux d’acteurs. Ils proposent en conséquence d’articuler les analyses des structures de domination et des potentialités d’émancipation en combinant économie politique et cultural studies, sans oublier la prise en compte de la matérialité des dispositifs techniques. Agencer ces travaux contribuerait à une intelligibilité critique de l’économie globale des technologies numériques à l’ère des réseaux.

MOTS CLÉS  Critique; Technologies numériques d’information et de communication (TNIC); Économie politique; Réception; Matérialité


Introduction

Plusieurs des membres de la première génération de l’Institut für Sozialforschung à l’Université de Francfort, notamment Theodor Adorno, Max Horkheimer et Herbert Marcuse, ont été parmi les premiers à consacrer une partie notable de leurs réflexions à la façon dont les technologies ont participé aux transformations sociales de nos sociétés en adoptant à ce sujet une approche critique systématique. Pour Adorno et Horkheimer (1974), la Kulturindustrie, dont le développement reposait justement sur celui des « nouvelles » technologies de l’époque, radio, cinéma et télévision, a renforcé le primat de l’efficacité et de la rationalisation qui se trouvent au cœur d’une raison instrumentale et asservissante. Ils opposent à ce processus déshumanisant l’art authentique qui, exprimant la liberté, contribue à penser d’autres possibles, notamment par la diversité des formes qu’il est susceptible de prendre. Quant à Walter Benjamin, il a ultérieurement proposé une pensée moins teintée de pessimisme que ses autres collègues de la première génération. Certes, explique-t-il, la reproduction de l’œuvre d’art à l’ère de la reproductibilité technique fait en sorte qu’elle perd de son « aura », cette dernière étant consubstantielle à l’unicité de l’œuvre elle-même et au regard de contemplation qu’elle doit susciter. Mais en s’intéressant spécifiquement au cinéma, il conclut que les spectateurs, n’étant plus dans le recueillement ni dans la passivité, sont dorénavant plus actifs (1971, p. 167). La pensée de Benjamin sur la notion de « plaisir » ouvre déjà une porte vers certaines analyses ultérieures effectuées dans le cadre des cultural studies. Globalement cependant, les philosophes allemands de Francfort ont fondé une École et sont ainsi devenus les initiateurs de ce qui a été présenté depuis lors comme la « théorie critique », laquelle repose selon Emmanuel Renault et Yves Sintomer (2003, p. 12) sur deux piliers. Premièrement, elle présuppose la critique de l’ordre établi et la lutte contre celui-ci. Les défauts de la vie sociale ne devraient pas être appréhendés comme des problèmes isolés, mais en tant qu’effets de la structure sociale globale. Deuxièmement, cette activité s’inscrit dans un « combat pour l’avenir » en partant du principe que ce futur que l’on souhaite construire est déjà vivant dans le présent (Horkheimer, 1996). Par la suite, d’autres travaux qui se revendiquent de la « critique » ont proposé une analyse du développement de la technologie en lien avec les transformations sociales en cours. Dans cette contribution, nous proposons de revenir sur certaines de ces avenues de la recherche critique qui nous semblent pertinentes pour traiter des rapports entre technologies numériques et transformations sociales au prisme de la communication et de les mettre en regard les unes par rapport aux autres afin d’envisager dans quelle mesure il pourrait être pertinent de les mobiliser de façon complémentaire.

Le primat de la production comme site de l’analyse critique 

Parmi les perspectives critiques que nous allons mobiliser dans cet article figure au premier chef l’économie politique de la communication qui met l’accent sur « l’étude des rapports sociaux, tout particulièrement les relations de pouvoir qui constituent mutuellement la production, la distribution et la consommation des ressources » (Mosco, 1996, p. 25, notre traduction). À partir de cette perspective, l’analyse des relations entre technologies d’information et de communication (TIC) et transformations sociales repose largement sur l’étude des formes successives prises par le capitalisme. On peut intégrer dans ce cadre certaines recherches francophones qui ont été menées à partir des années 1990 par plusieurs équipes de recherche à Montréal, à Paris et à Grenoble sous la direction de Jean-Guy Lacroix, Bernard Miège, Pierre Moeglin et Gaëtan Tremblay (George, 2014). Gaëtan Tremblay et Jean-Guy Lacroix soutiennent à cet égard que « depuis l’invention du télégraphe électrique … , l’innovation technique en communication suscite régulièrement l’expression emphatique de discours messianiques. Les mêmes espoirs d’épanouissement culturel, d’harmonisation sociale et d’éducation populaire sont investis dans chaque objet technique récemment arrivé sur le marché et dans chaque nouveau développement des infrastructures de communication » (Tremblay et Lacroix, 1994, p. 1). Ils soutiennent la thèse selon laquelle les discours positifs sur l’introduction des TIC dans nos sociétés ont contribué au déploiement d’une offre d’outils et de réseaux techniques dont l’utilité était relativement indéterminée au départ et qui dissimulait la tendance au renforcement du double processus d’industrialisation et de marchandisation au sein du champ de la culture, de l’information et de la communication, lieux par excellence du symbolique et de l’idéologique. L’étude d’objets comme le multimédia, les inforoutes et la prétendue « société de l’information » pouvait ainsi être considérée non comme une analyse distanciée, mais comme celle d’autant de modes de contribution à la reproduction du système capitaliste, reproduction effectuée par le biais du déploiement massif des dispositifs techniques communicationnels dans tous les secteurs susceptibles de contribuer à la mise en valeur du capital. Parallèlement, Vincent Mosco, auteur d’une synthèse importante des travaux en économie politique de la communication (1996), s’est pour sa part intéressé aux discours sur les « autoroutes de l’information » en analysant ceux-ci comme de nouveaux mythes visant à accréditer la thèse selon laquelle nous participerions collectivement à l’aventure du « cyberespace » alors que le développement de ces dispositifs techniques de communication a servi avant tout les intérêts de certains acteurs sociaux, à commencer par les entreprises transnationales. Tant Mosco que Tremblay et Lacroix ont beaucoup insisté sur les politiques publiques en matière de culture et de communication comme objets d’analyse. Dernièrement cependant, l’analyse de ces politiques publiques a été remise en cause du fait de la conjonction de certains facteurs comme la complexité des modes de propriété et la difficulté à concevoir et justifier l’application de politiques publiques historiquement légitimées par la souveraineté nationale, la préservation du bien commun et l’identité culturelle. Par exemple, des acteurs majeurs comme Google ou Netflix ne sont que très difficilement assujettis aux impératifs d’une politique publique par définition nationale même s’ils impactent de manière significative l’économie générale de la culture et de la communication dans de nombreux pays à travers le monde (Cunningham, 2004 ; O’Connor, 2011). Malgré ces écueils théoriques, les dynamiques économiques des entreprises médiatiques transnationales et les stratégies des États dans l’économie globalisée ont conservé une place importante dans la recherche critique en communication dans une conjoncture où la numérisation est devenue une caractéristique centrale des industries, des produits et des environnements médiatiques (Tapscott, 1997).

Le développement du réseau internet a souvent été analysé par la recherche critique à partir des mêmes prémisses que l’étude des industries culturelles. Alors que le « réseau des réseaux » a été développé avant tout pour favoriser la coopération entre chercheurs par des concepteurs qui étaient également ses premiers utilisateurs, King et al. (1996) ont bien montré que la logique de mise en valeur du capital aux États-Unis a progressivement pénétré le développement de l’internet lorsque les entreprises privées ont été autorisées à investir dans l’exploitation puis dans la construction de dorsales (backbones), en lieu et place d’organismes comme la National Science Foundation (NSF). Le gouvernement états-unien a alors jugé que le moment était venu de modifier son rôle non seulement pour encourager un mode de financement privé, mais également pour privatiser l’architecture du réseau. Il s’est agi là d’une condition importante pour que les chercheurs en économie politique de la communication saisissent le réseau numérique comme objet d’étude. C’est la thèse défendue par Bouquillion (2008) lorsqu’il soutient qu’il est impossible d’aborder de manière critique l’internet et plus largement l’ensemble des technologies numériques d’information et de communication (TNIC) sans les penser en relation avec le développement des industries de la communication, qui doivent elles-mêmes être abordées en rapport avec à la fois les changements dans les industries de contenu (industries de la culture et de l’information) et les mutations du capitalisme marquées, entre autres, par la financiarisation. D’ailleurs, les entreprises comme Amazon, Apple, Facebook, Google et Twitter qui jouent un rôle moteur dans l’« économie numérique » sont aussi celles qui tiennent une place centrale dans le développement du nouveau capitalisme globalisé et financiarisé (George, 2011). Comment interpréter le fait que Google avait en 2013 une capitalisation supérieure à 400 milliards de dollars pour un chiffre d’affaires de « seulement » 60 milliards? Les chercheurs en économie politique de la communication considèrent que la réponse se trouve dans la constatation qu’on se retrouve bien ici dans une économie où la valeur de l’entreprise n’est pas jugée sur ses résultats actuels, mais sur la promesse de résultats à venir.

Vers un horizon critique renouvelé : la nécessaire conjonction de la production et de la réception

Mais répondre à cette question nécessite aussi de s’intéresser au rôle des usagers des technologies numériques ainsi qu’à l’évolution du vocable « technologies d’information et de communication » vers celui de « technologies numériques d’information et de communication », évolution cherchant à rendre plus spécifiquement compte de l’influence de la numérisation sur l’économie générale des moyens de communication contemporains en ce qui concerne autant la production que la circulation/diffusion et la réception. C’est pourquoi, en vue de clarifier le rôle des usagers des TNIC dans les transformations sociales, il nous semble nécessaire de s’intéresser à ce deuxième ensemble de recherches centré sur les usages et les pratiques des acteurs sociaux. En effet, alors que la prise en compte des travaux en économie politique est indispensable pour mieux saisir les tenants et aboutissants de l’offre capitaliste qui contribue largement à créer la demande et à structurer les usages, il faut aussi reconnaître que, traditionnellement, les travaux sur les industries culturelles n’ont que rarement intégré dans les recherches la question des usages et de la réception proprement dits. Historiquement, alors que dans le monde anglophone des recherches à orientation culturaliste ont été menées dans le cadre des cultural studies, en milieu francophone, celles-ci ont été plutôt développées au sein de la sociologie des usages des TIC (George, 2012 ; Kane, 2013). Toutefois, dans les deux cas, une interrogation centrale à propos de l’autonomie relative dont dispose l’usager par rapport au système techno-économique s’est posée par le passé et demeure encore pertinente, particulièrement pour le web dit « 2.0 » (ou « web participatif »).

Ce « web participatif » nous semble devoir être analysé essentiellement comme un ensemble conjoint de dispositifs techniques et de discours idéologiques visant notamment à intégrer la participation citoyenne dans la production de contenus économiquement valorisables. L’expression « web 2.0 » est apparue en 2003, la paternité étant le plus souvent attribuée à Tim O’Reilly, un expert en informatique et entrepreneur qui cherchait ainsi à relancer le réseau internet en tant que secteur d’activité économique alors que le tournant du millénaire venait d’être marqué par l’éclatement de la bulle créée autour de ce réseau. O’Reilly s’est notamment mis à défendre le point de vue selon lequel le salut de la toile allait reposer sur le modèle « participatif » où l’internaute/usager se devait de quitter le simple statut de consommateur pour celui de « générateur de contenus ». Or, comme l’ont montré Bouquillion et Matthews (2010), la thématique du « web 2.0 » a largement contribué à légitimer les formes prises par le capitalisme depuis la fin de la période fordiste des années 1970. On y parle de technique avec des interfaces—enfin conviviales!—qui vont pouvoir beaucoup mieux décentraliser la prise de parole que ne le faisait jadis le « web 1.0 » (qui ne se savait pas étiqueté comme tel). Ainsi, la présence massive de communautés en ligne et le primat de la rhétorique de la « communication horizontale » ne doivent pas faire perdre de vue le principe suivant lequel la logique de l’offre est jusqu’à un certain point structurante de celle de l’usage. Les usages sont contraints par l’offre et le design du dispositif technique, même s’il est vrai que dans le cadre de l’internet, le design lui-même fait l’objet d’une certaine forme de structuration dans laquelle les collectifs citoyens et les programmeurs indépendants sont des acteurs importants (Feenberg, 2014).

Les nouvelles formes de production culturelle et l’activité des usagers/citoyens dans les processus de production, de diffusion et de consommation remettent en cause les catégories théoriques classiques de l’économie politique de la communication dans la mesure où le caractère distinct et séparé de la production, de la diffusion et de la consommation est de plus en plus problématique pour ce qui est des TNIC. Au surplus, les TNIC sont-elles à analyser comme vecteurs d’émancipation ou comme technologies de contrôle et d’aliénation? À l’ère du numérique, il doit sembler de plus en plus clair qu’une réponse tranchée à cette question est illusoire, même de la part de chercheurs qui se revendiquent de la théorie critique. Dans une perspective de philosophie de la technique, les TNIC nous semblent devoir être appréhendées comme un pharmakon, c’est-à-dire que selon les spécificités du contexte considéré, ils sont tantôt le problème, tantôt la solution. C’est à la reconnaissance de cette ambiguïté des technologies numériques que la recherche critique devra son renouvellement. Et cela nécessitera de faire une partie du chemin hors du territoire sur lequel chacune des approches critiques avait construit son domaine propre.

La dénomination des propositions théoriques critiques actuelles rend compte de l’aspect protéiforme et transitoire de l’internet comme en attestent les travaux de Christian Fuchs (2009) et Andrew Feenberg (2014) intitulés respectivement « Towards a critical theory of information » et « Vers une théorie critique de l’internet ». Il s’agit dans ces deux tentatives de rendre compte des relations de pouvoir que cristallisent les TNIC et qui nécessitent un cadre théorique rénové. Si Feenberg est convaincu du potentiel émancipateur des technologies numériques, il défend sa thèse en opposition à une tendance des approches philosophiques critiques à essentialiser la technique. Pour autant, son plaidoyer n’ignore pas les logiques dominantes à l’œuvre pour ce qui est de l’internet, mais il considère que le fait qu’il s’agisse d’une technologie « en transition » ouvre un espace de possibles et que l’investissement par des acteurs progressistes est susceptible de servir des fins citoyennes démocratiques et émancipatoires. Le logiciel ouvert et/ou libre dont les communautés se sont saisies permettrait à ses yeux de promouvoir des logiques alternatives et le potentiel critique de collectifs organisés d’usagers par le biais du design de l’architecture du réseau. Il s’appuie en partie sur les travaux de Lawrence Lessig (1999) pour qui le code informatique est « la loi du cyberespace ». Pour Fuchs (2009), qui se revendique explicitement de la théorie critique marxiste, les industries des médias et de la communication sont systématiquement insérées dans une écologie de la domination qui doit être explicitée dans toute analyse qui les concerne. La difficulté à laquelle une approche critique des TNIC fait face est le degré d’horizontalité accru des échanges et la perception qu’ont les usagers de se mouvoir dans un espace et de jouir de dispositifs susceptibles de favoriser leur liberté et leur émancipation. On rejoint ici la question de la perception des acteurs sociaux qui ramène à celle de l’idéologie et de la fausse conscience analysée par Mannheim (1929/2006) et sur laquelle Garnham (2011) est revenu récemment, mais que nous ne pouvons pas développer ici.

Ainsi, à nos yeux, la question relative au fait de considérer a priori que les mutations annoncées autour des TNIC et notamment du « web 2.0 » existent ou n’existent pas est sans objet. Des auteurs comme Jenkins (2007) mettent incontestablement le doigt sur des phénomènes intéressants. Et la recherche critique en communication, qui met l’accent sur des notions centrales telles que l’inégalité, la domination ou l’émancipation, ne peut ignorer les changements en cours qui pourraient un jour favoriser une expression plus large et une liberté individuelle et collective accrue. Mais il importe tout autant de considérer que « le projet d’autonomie individuelle et collective, la lutte pour l’émancipation de l’être humain, aussi bien intellectuelle et spirituelle qu’effective dans la réalité sociale » (Castoriadis, 1996, p. 90) se retrouve systématiquement confronté au « projet capitaliste, démentiel, d’une expansion illimitée d’une pseudo-maîtrise pseudo-rationnelle, qui depuis longtemps a cessé de concerner seulement les forces productives et l’économie pour devenir un projet global (et pour autant encore plus monstrueux), d’une maîtrise totale des données physiques, biologiques, psychiques, sociales, culturelles » (ibid., p. 90). Il apparaît donc impossible de traiter de la question de la place de l’usager des TNIC dans les transformations sociales à l’œuvre sans tenir compte des rapports qui demeurent inégalitaires entre les différentes catégories d’acteurs sociaux (Granjon et al., 2009). Il serait donc méthodologiquement erroné et stratégiquement improductif de limiter l’analyse aux seules pratiques individuelles saisissables par une microsociologie alors que l’objectif de la recherche critique est de changer l’ordre des choses pour le meilleur à travers l’articulation de différents niveaux de réalité et la prise en compte de l’aspect dialectique dans la dynamique sociohistorique.

Pour une prise en compte de la matérialité des dispositifs techniques

Si d’une part les travaux en économie politique de la communication ont souligné à juste titre le rôle central du capitalisme et de ses agents organiques dans le développement des technologies d’information et de communication puis des technologies numériques d’information et de communication, et si d’autre part ceux effectués dans le cadre de la sociologie des usages sociaux ont permis de mettre l’accent sur le rôle et une relative autonomie des usagers/récepteurs au quotidien, on peut se demander si, au-delà de leur diversité, les contenus produits par cet ensemble de recherches, tout comme ceux effectués au sein de l’École de Francfort, ne tendent pas à dissoudre la technique dans le social (Martino, 2013 ; Kane 2014), ce dernier étant entendu au sens large du terme comme incluant les facteurs économiques, politiques et symboliques. Or les moyens de communication sont aussi des dispositifs techniques matériels en tant que tels et même si les chercheurs dans leur grande majorité refusent d’adopter toute forme de déterminisme technique—Marshall McLuhan servant ici le plus souvent de bouc émissaire (Kane, 2012)—il est urgent de tenir compte de la dimension technique des moyens de communication dans les analyses à orientation critique. D’où l’importance d’envisager les apports à la pensée critique d’un autre pôle de recherche, cette fois autour des théories médiatiques, avec notamment les travaux de théoriciens comme Harold Innis (1950, 1951), Jack Goody (1979) et Neil Postman (1993) qui nous apparaissent des plus pertinents pour intégrer la matérialité des moyens de communication dans l’analyse critique. Il s’agit dans ce cas d’évoquer la manière dont la matérialité des médias, loin d’être neutre, est porteuse d’enjeux spécifiques qui ne sauraient être ramenés à leur seul contenu. Les implications des moyens de communication sur la cognition, sur le rapport au temps et à l’espace ou sur l’organisation sociétale deviennent ainsi les objets d’une analyse critique centrée sur les distorsions et les inégalités sociétales dans des conjonctures sociohistoriques données. Ainsi, la notion de « technologie de l’intellect » développée par Goody permet de se rendre compte que « même si l’on ne peut raisonnablement pas réduire un message au moyen matériel de sa transmission, tout changement dans le système des communications a nécessairement d’importants effets sur les contenus transmis » (1979 : 46). Pour sa part, Harold Innis (1950, 1951) nous intéresse, car il considère l’ensemble des moyens matériels et intellectuels comme des moyens de communication (ou des médias) mobilisés par une civilisation afin de transmettre et de stocker le savoir dans le temps et pour les générations à venir. À partir de là, il établit des liens entre plusieurs caractéristiques d’une époque : les positions sociales des différentes composantes de la société, la disponibilité des moyens de communication, la maîtrise de ces médias, le développement des savoirs. Il en conclut que la domination de tel ou tel groupe social sur le savoir dépend donc de la maîtrise des moyens de communication, mais aussi de plusieurs autres facteurs d’ordre économique, politique, religieux. Sa perspective critique est donc fondamentalement multi-causale, et en cela, elle permet de souligner la complexité dont les chercheurs doivent rendre compte à travers leurs élaborations théoriques.

C’est d’ailleurs pourquoi la recherche en communication, si elle veut parvenir à saisir et à relever les dynamiques inégalitaires consubstantielles des TNIC, doit réarticuler les dynamiques macrosociales spécifiques au capitalisme contemporain, le rôle des acteurs sociaux et des collectifs d’usagers dans le processus dialectique aliénation-émancipation et la matérialité des technologies numériques qui ne sont pas neutres et qui, pour ce qui est de la communication, ont une importance centrale dans les sociétés contemporaines. Quelques-unes des caractéristiques récurrentes d’une approche critique en communication telle que nous l’appelons de nos vœux comprendraient un point de vue normatif, la prémisse de l’iniquité substantielle du capitalisme et la volonté de changer l’ordre des choses en favorisant l’émancipation des groupes dominés tant d’un point de vue symbolique que matériel (Fraser et Honneth, 2003). À ce titre, les propos d’Horkheimer (1996) distinguant théorie traditionnelle et théorie critique demeurent plus que jamais pertinents, et ce même à l’ère numérique. Il reste à savoir comment le changement technologique induit par les TNIC est de nature à influencer ce programme de recherche critique et la manière dont la recherche critique s’attellera à cette tâche d’une importance capitale dans le monde contemporain.

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