Canadian Journal of Communication Vol 40 (2015)
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Review

By Élisabeth Mercier
Université du Québec à Montréal, York University


Dans le blanc des yeux : Diversité, racisme et médias. Par Maxime Cervulle. Paris : Éditions Amsterdam, 2013. 192 pp. ISBN 9782354801298.


L’auteur et traducteur Maxime Cervulle collabore une fois de plus avec les Éditions Amsterdam, qui œuvrent à faire connaitre les cultural studies dans le monde francophone. Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 8, Cervulle a notamment dirigé des traductions françaises de l’œuvre de Stuart Hall et a lui-même traduit des auteurs phares des études culturelles et queer, dont Judith Butler, Henry Jenkins et Eve Kosofsky Sedgwick. Cette fois-ci, il s’intéresse aux critical whiteness studies, un champ de recherche qui met en lumière « l’hégémonie sociale, culturelle et politique blanche » (p. 15) par le renversement du partage habituel entre le « blanc » comme norme et le « non-blanc » comme différence, visible et identifiable, et donc comme objet de connaissance. Plus spécifiquement, Cervulle propose une relecture des débats soulevés par la question de la diversité dans les médias français depuis 2005 à travers le concept de « blanchité », qui invite à interroger le « blanc » comme position privilégiée mais néanmoins posée comme neutre et universelle.

En ancrant sa proposition dans le contexte français, l’auteur fait preuve d’une certaine audace puisque les travaux sur la blanchité sont fortement associés aux traditions de recherche anglo-saxonnes et qu’ils remettent précisément en question la prétention à l’universalisme et l’ombre qu’elle jette sur les dynamiques, encore bien présentes, du racisme. Cervulle prend ainsi une position ouvertement antiraciste dans son ouvrage, dont l’un des objectifs est d’alimenter tant la réflexion critique que l’action politique en regard de la « reproduction du racisme et des identités ethnoraciales, notamment dans la sphère publique et les médias » (p. 21).

Dans le blanc des yeux se compose de cinq chapitres. Le premier porte sur la notion de race et les tensions particulières qui la caractérisent en France, où son usage, dans la production de statistiques publiques ethnoraciales par exemple, est bien souvent perçu comme allant à l’encontre de l’idéal républicain d’égalité. D’une part, il s’agit d’une notion contestée pour sa lourde charge historique et les rapports sociaux inégalitaires et discriminatoires qu’elle sous-tend et organise. D’autre part, refuser d’y avoir recours revient à se passer du pouvoir critique qu’elle contient. La notion de race permet en effet de nommer le racisme et, par conséquent, de reconnaître et combattre ses mécanismes de subjectivation, d’exclusion et de violence. Loin de plaider en faveur d’une conception essentialiste, l’auteur invite plutôt à considérer la race d’un point de vue pragmatique. Ainsi, nous dit-il, lorsque François Hollande décide de supprimer le mot « race » de la Constitution, ou encore, que différents euphémismes viennent s’y substituer, ce sont les effets concrets de la race qui sont potentiellement niés.

Les deuxième et troisième chapitres retracent l’émergence des critical whiteness studies et de leur concept-clé de blanchité comme « paradigme nouveau pour aborder les rapports sociaux de race » (p. 78). Cervulle brosse le portrait des différents courants théoriques et politiques qui composent ce champ d’études et qui ont en commun de faire de la question blanche un objet de savoir, elle qui n’est pratiquement jamais posée ni problématisée par ailleurs. La blanchité est ici conceptualisée non pas en termes d’altérité mais bien d’hégémonie et elle peut servir, à ce titre, à poser un regard critique sur « la politique des représentations » (Hall dans Cervulle, p. 51).

Le chapitre suivant se penche ainsi sur les représentations de la « diversité » dans les médias et, plus précisément, sur les débats entourant la mesure de la diversité dans les secteurs de l’audiovisuel et du cinéma français. Une fois de plus, l’auteur aborde les tensions propres au contexte républicain où la notion de diversité prend une résonance toute particulière, elle qui renvoie à la différence et aux particularismes tout en ne nommant aucune catégorie sociale de façon spécifique, comme l’ont fait remarquer Ahmed et Swan (2006). Cervulle offre notamment une discussion intéressante de l’« hyper(in)visibilité » de la blanchité qui suppose à la fois une invisibilité (un caractère neutre, majoritaire, commun) et une hypervisibilité (une surreprésentation médiatique). La blanchité s’articule aux régimes du dicible et du visible médiatiques en tant qu’« horizon universel de la représentation » (p. 118) face auquel les « minorités visibles », une expression d’origine canadienne, sont produites comme différentes et singulières, participant de ce fait à « reconduire l’histoire de la racialisation du visible » (p. 119).

C’est au cinquième et dernier chapitre que Cervulle rend véritablement compte de son travail d’analyse. Il y présente les résultats d’une série d’entretiens semi-directifs menés auprès de personnes se reconnaissant en tant que « blancs » où il cherche à mesurer les liens entre le racisme et l’activité interprétative. Le racisme est pris ici comme l’une des contraintes contextuelles ou externes qui conditionnent la réception et l’interprétation de textes, en l’occurrence, filmiques. L’apport principal de cette enquête aux études médiatiques et de la réception réside dans la solution méthodologique qu’elle propose afin de prendre en compte la blanchité et d’en révéler les impacts sur le plan de la position énonciative, de l’interprétation et de l’expression identitaire des spectateurs (p. 134).

En somme, cet ouvrage se lit comme une introduction aux critical whiteness studies dans le contexte sociopolitique et académique français, traditionnellement rétif à ce genre d’approche critique. L’auteur s’attarde ainsi non seulement à retracer la genèse épistémologique et théorique du concept de blanchité mais aussi à en justifier la pertinence en France. Par conséquent, assez peu de place est laissée pour l’analyse de la diversité, du racisme et des médias annoncée dans le titre. Toutefois, l’ouvrage apporte une contribution intéressante au champ de la communication en révélant la dimension racialisée des activités d’interprétation des publics blancs ainsi que la reproduction tacite du racisme qui passe en partie par le langage, c’est-à-dire par le refus de nommer directement la question de la race et des discriminations raciales, au nom de l’égalité.

Référence 

Ahmed, Sara & Swan, Elaine (2006). Doing diversity. Policy Futures in Education, 4(2), 96–100.

 


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