Canadian Journal of Communication Vol 40 (2015)
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Review

Juliette De Maeyer
Université de Montréal


L'universitaire et les médiasL’universitaire et les médias : Une collaboration risquée mais nécessaire. Sous la direction d’Alain Létourneau. Montréal : Édition Liber, 2013, 154 pp. ISBN 9782895783602.


L’universitaire et les médias est un ouvrage collectif qui rassemble une série de courts essais. Sur le ton du témoignage et du commentaire, des professeurs et journalistes québécois relatent leurs expériences en matière de médiatisation des universitaires, professeurs et chercheurs.

L’ouvrage brasse des thèmes captivants et familiers pour les professeurs et chercheurs qui le liront : décalage entre le rythme des médias et celui de la recherche, injonctions à communiquer et à vulgariser par des universités sensibles à leur image publique, critères réglant l’évaluation et l’évolution de la carrière professorale (selon lesquels les efforts de vulgarisation comptent parfois bien peu). Les chapitres les plus convaincants sont ceux qui n’essaient pas de formuler des généralités sur le statut ou la situation des universitaires dans les médias au Québec, mais qui rendent comptent en détail d’expériences vécues, de cas particulier, d’expertises spécifiques et de leur devenir médiatique.

Ainsi, le chapitre de Corinne Gendron, sociologue titulaire de la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable à l’Université du Québec à Montréal, expose avec des exemples précis plusieurs expériences de médiatisation qu’elle a vécues. L’essai propose d’aller au-delà du modèle du « transfert » et de l’hypothèse du « choc culturel » entre universitaires et journalistes, et il remplit cette mission avec succès. Loin de l’image du professeur seul dépositaire d’un savoir à transmettre aux foules à travers des médias par essence réducteurs, ce chapitre rend compte de manière subtile des dynamiques collectives de la recherche, des mécanismes de la (co)construction du discours journalistique, du fragile équilibre que les sociologues entretiennent avec les acteurs sociaux qu’ils étudient. C’est en rendant compte de son propre apprentissage médiatique que Corinne Gendron élabore une série de ficelles du métier qui seront certainement utiles pour les universitaires en début de carrière (et même les plus expérimentés).

Dans un autre registre, le chapitre de Serge Larivée, Carole Sénéchal et Françoys Gagné s’attaque à déconstruire plusieurs « mythes en psychologie » dont le succès médiatique obscurcit les fondements. En revenant sur l’origine de certains de ces mythes (comme la lecture psychanalytique des contes de fées ou les liens entre intelligence et origine ethnique) et en replaçant les travaux popularisés par les médias dans leur contexte historique et au sein de la recherche en psychologie en général, ils posent des balises et des jalons essentiels.

Enfin, le chapitre d’André H. Caron, Catherine Mathys et Ninozka Marrder jette un regard empiriquement informé sur la trajectoire médiatique de plusieurs recherches issues de l’Université de Montréal. En confrontant les publications scientifiques, les communiqués de presse issus du service des relations publiques de l’Université, et les articles parus dans les journaux, ils illustrent les cheminements multiples que la parole universitaire médiatisée peut prendre, avec ses détours institutionnels et les effets de la circulation de l’information. Ce faisant, ils évitent donc d’alimenter l’hypothèse d’un affrontement dichotomique entre d’une part, « l’universitaire » et d’autre part, « le journaliste ».

Au fil de la lecture, on peut regretter que certains essais embrassent sans grande nuance une conception post-positiviste de l’universitaire comme seul dépositaire d’un savoir objectif, qu’il faudrait transmettre aux foules ignares. L’essai de Sami Aoun, par exemple, trace un portrait du politologue qui a « le devoir de transmettre des connaissances » les plus objectives possible (p. 41). Cette transmission se fait en direction d’un public « qui ne maîtrise pas toujours la complexité de l’ordre international », ce qui « exige du politologue un grand effort de vulgarisation parce qu’il doit avoir conscience que des notions de base pourraient manquer à l’auditoire » (p. 43). Plus loin, l’auteur reconnaît toutefois qu’il faut se remettre au « bon sens » du grand public (p. 45), envers lequel le politologue doit « montrer beaucoup de respect » (p. 45), mais les formulations malheureuses à propos du public qui « seul, n’arriverait peut-être pas à saisir l’essence [des situations complexes] » (p. 48) contribuent à alimenter ce portrait, un peu daté, d’un scientifique surplombant.

Dans l’ensemble, les auteurs semblent prôner une méfiance généralisée envers les médias. Seules une poignée de productions médiatiques trouvent grâce à leurs yeux, notamment celles qui grâce à leur format plus long sont « à mi-chemin de la revue scientifique et des médias de masse » (p. 21). Mais à travers tout l’ouvrage, c’est une image bien pessimiste des médias d’information qui est esquissée : ceux-ci sont nécessairement racoleurs, populistes, esclaves du « sentiment » (p. 16–17), avec un penchant « pour le spectaculaire et le catastrophique » (p. 41). La plupart des chapitres ne laissent pas vraiment de place à une conception nuancée du paysage médiatique québécois, condamnant en bloc « les journalistes » comme une entité unique, complètement dé-historicisée. Notables exceptions, l’essai de Raymond Corriveau donne quelques éléments qui viendraient éclairer les pratiques journalistiques contemporaines, telles que les mouvements de concentration de la presse, de taylorisation du journalisme et de transformation de l’information en produit (p. 26–31); et celui d’Armande Saint-Jean esquisse une comparaison entre éthique journalistique et éthique universitaire.

Dans son ensemble, l’ouvrage semble toutefois délaisser le bagage théorique et empirique de la sociologie des médias et des études sur le journalisme qui auraient pu venir jeter un éclairage plus nuancé sur certaines des questions très pertinentes qui traversent ses chapitres. Ainsi, l’ouvrage aurait pu tenter d’aller au-delà du simple constat de la « relation d’amour-haine » (p. 91) entre universitaires et médias, notamment en reliant celui-ci aux rapports largement étudiés et documentés que les journalistes entretiennent avec leurs sources, qui ont par exemple été décrits de manière très productive comme des « associés-rivaux » (Legavre, 2011) ou des acteurs pris dans des interrelations qui correspondent à différentes règles parfois contradictoires—ce que Cyril Lemieux (2000) appelle les « grammaires » du journalisme. Les façons dont les journalistes « font parler les autres » sont en tout cas l’objet de travaux (par exemple, au Québec : Charron, 2002; Charron & Saint-Pierre, 2012) qui, s’ils n’abordent pas frontalement la question de l’expertise universitaire, auraient pu donner lieu à des parallèles éclairants.

Au final, l’ouvrage incarne probablement une des difficultés qu’il évoque à plusieurs reprises parmi les écueils que rencontrent les universitaires aux prises avec les médias : la difficulté de concilier plusieurs publics, l’impossibilité de plaire à la fois à ses pairs et au grand public. Même si certains chapitres alimentent de manière fructueuse une réflexion nécessaire sur la place des universitaires dans la société, les chercheurs qui liront cet ouvrage ressentiront peut-être une certaine frustration par le genre même que prennent les chapitres. Il s’agit en effet, pour une bonne partie, de brefs essais et de commentaires généraux, là où on aimerait voir les auteurs appliquer au sujet du livre la démarche qu’ils sont censés incarner, et lire les résultats de recherches empiriques. Le grand public, quant à lui, éprouvera peut-être une certaine difficulté à compatir aux états d’âme des professeurs qui se plaignent de ne pas être bien représentés par une bonne médiatisation qui leur serait nécessairement due. En d’autres termes, le travail « d’intéressement » de la multitude d’acteurs impliqués (notamment les pairs, les publics, et les médias) si bien décrit par la sociologie des sciences (Latour, 1987, 2001) semble encore pertinent pour décrire ce qui est en jeu dans le travail des universitaires québécois.

Références

Charron, Jean. (2002). Parler de soi en faisant parler les autres. Identités journalistiques et discours rapportés. Dans Rémy Rieffel et Thierry Watine (dir.), Les mutations du journalisme en France et au Québec (pp. 83–100). Paris: Panthéon-Assas.

Charron, Jean, & Saint-Pierre, Jocelyn. (2012). Les formes du journalisme parlementaire au Devoir. Communication. Information médias théories pratiques, 29(2).

Latour, Bruno. (1987). Science in action: How to follow scientists and engineers through society. Cambridge, MA: Harvard University Press.

Latour, Bruno. (2001). L’espoir de Pandore: pour une version réaliste de l’activité scientifique. Paris: La Découverte.

Legavre, Jean-Baptiste. (2011). Entre conflit et coopération. Les journalistes et les communicants comme « associés-rivaux ». Communication & Langages, 2011(169), 105.

Lemieux, Cyril. (2000). Mauvaise presse: une sociologie compréhensive du travail journalistique et de ses critiques. Paris: Métailié.




License URL: http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ca/
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