Canadian Journal of Communication Vol 40 (2015) 351–354
©2015 Canadian Journal of Communication Corporation


Review

Par Claude Martin
Université de Montréal et Université du Québec à Trois-Rivières


Les politiques culturelles provinciales et territoriales du Canada: Origines, évolutions et mises en œuvre. Dirigé par Monica Gattinger et Diane Saint-Pierre. Québec : Les Presses de l’Université Laval, 2011, 628 p. ISBN : 9782763791524.1


Voici un travail innovateur, savant, systématique et, tout simplement colossal. Comme le soulignent les responsables de ce livre, l’analyse scientifique des politiques culturelles est un domaine relativement nouveau, encore plus lorsqu’il s’agit des politiques « infranationales », soit, au Canada, celles des provinces et territoires. Nous pourrions ajouter, des municipalités (de la Durantaye, 2002). L’analyse des politiques culturelles est récente parce que les politiques culturelles elles-mêmes le sont, bien que les interventions culturelles des pouvoirs publics soient anciennes. Le sujet est inévitablement complexe. Les sociétés et les États ont connu des développements fort variables dans le domaine culturel et les méthodes d’analyse doivent prendre en compte des ensembles disparates d’interventions et d’énonciations, allant des lois sur le droit d’auteur jusqu’aux actions de conservation des monuments, en passant par les subventions aux industries culturelles. De plus, le discours public sur les politiques culturelles ne brille pas toujours par sa clarté. Si plusieurs juridictions offrent des documents officiels sur leur politique culturelle, certaines s’en dispensent, par choix ou par manque d’intérêt, et d’autres incluent leur politique culturelle dans celles de l’éducation ou des loisirs. S’intéresser aux politiques culturelles des provinces et territoires du Canada représentait donc un défi.

Dans leur conclusion générale, Gattinger et Saint-Pierre présentent un tableau des « Quatre approches nationales d’intervention culturelle publique » (p. 578–579, tableau très utile à toute personne chargée d’enseigner les politiques culturelles!). Le but ici est de caractériser les politiques canadiennes. Ce tableau résulte d’une démarche parallèle à celle de ce livre, soit l’analyse comparée des politiques culturelles au niveau international (Saint-Pierre, 2009 et 2010). Ainsi, l’analyse des politiques provinciales et territoriales au Canada est mise en contexte avec celle d’un ensemble de pays. Voilà une démarche fort intéressante! Elle permet de classer les approches au Canada comme « hybrides », entre l’approche britannique (indépendance proclamée entre État et culture) et l’approche française (fusion État/nation et culture), mais ceci avec des variations selon les provinces et les périodes.

Les auteurs de ce collectif se sont astreints à une même démarche de rédaction (sauf pour le chapitre sur les statistiques culturelles) : présenter les grands paramètres sociodémographiques, politiques, économiques et culturels de chaque territoire, tracer un bilan historique des politiques culturelles et présenter l’évolution de l’Administration culturelle du territoire (p. 33). Cette méthode facilite grandement la compréhension de la situation pour les lecteurs inévitablement peu au courant des situations particulières de chaque province. Le lecteur se trouve cependant confronté à un bouquin de fort volume!

La situation particulière du Québec ressort clairement du chapitre rédigé par Diane Saint-Pierre, un travail magistral à recommander pour toute personne intéressée à l’histoire culturelle du Québec et à son état actuel. Les trois annexes constituent un apport précieux à la connaissance du sujet, en particulier une liste des « Principaux événements liés à la Politique culturelle … ». Pour Saint-Pierre, la politique culturelle du Québec est un « vecteur important du discours identitaire et d’une culture spécifique » alors que « l’État québécois s’est progressivement démarqué des autres provinces canadiennes … » et aussi « des actions fédérales … » (p. 226). Nous sommes totalement en accord avec cette conclusion, mais avec une nuance : ce discours identitaire ne serait-il pas, actuellement, en train de s’affaiblir en laissant plutôt la place à celui du succès culturel et économique ?

Monica Gattinger analyse le cas de l’Ontario de façon tout aussi éclairante. Le gouvernement ontarien est d’abord un « partenaire réticent » d’une culture vue comme une « décoration », puis il accepte de considérer la culture comme une « sphère distincte et légitime de l’Administration publique » pour arriver aujourd’hui à la culture comme « indissociable du développement social et économique » (p. 292). Il faut cependant se rappeler la période du gouvernement conservateur de Mike Harris (1995–2002) qui administre à l’Ontario une baisse importante des ressources financières consacrées à la culture.

Un chapitre particulier rédigé par le regretté Jean-Paul Baillargeon et Dick Stanley porte sur les statistiques culturelles au Canada, ce qui concerne surtout le gouvernement fédéral et son agence, Statistique Canada, mais aussi, le Québec. Les auteurs ne discutent pas du terme de « statistiques culturelles », mais l’expression peut prêter à confusion « puisqu’en fait ces statistiques, en elles-mêmes, ne sont pas plus culturelles que d’autres et sont plutôt des statistiques sociales et économiques à propos de la culture et des communications » (Allaire, 2012). Mais l’usage de ce terme est accepté couramment pour signifier les statistiques des domaines de la culture et des communications. Les auteurs évoquent le lien entre les politiques culturelles et les statistiques, les statistiques devant, en principe ajouterions-nous, servir à la conception des politiques et à la mesure de leurs effets. Si des statistiques culturelles existent depuis le milieu du XIXe siècle, ce n’est qu’à la fin des années 1960 qu’on envisage la mise sur pied d’un programme de statistiques culturelles à Statistique Canada (p. 542). Ce n’est qu’en 2004 que paraît un premier Cadre canadien pour les statistiques culturelles, un document dont le but premier consiste à délimiter les frontières du secteur culturel. Ajoutons qu’un cadre conceptuel plus élaboré paraîtra en 2011, après la publication du livre ici recensé. Le Québec se démarque ici aussi des autres provinces en mettant sur pied en juin 2000 l’Observatoire de la culture et des communications du Québec (OCCQ). Ce dernier est intégré dans l’Institut de la statistique du Québec. L’OCCQ a un accès privilégié aux données des enquêtes de Statistique Canada, mais il produit aussi ses propres enquêtes, ce qui, encore une fois, signale l’importance accordée à la culture au Québec.

On sera probablement étonné de constater, au fil des chapitres, la variété des perspectives selon les régions du Canada. Dans le chapitre de conclusion (Gattinger et Saint-Pierre), un intéressant tableau (p. 588 et suiv.) présente de façon synthétique les caractéristiques de chaque province et des territoires. Ainsi, les questions relatives à l’identité sont présentes dans les provinces de l’Atlantique, pas seulement au Québec. Du côté du Pacifique, la Colombie-Britannique propose une « démarche axée sur le lieu » d’une culture conçue comme « ressource économique et communautaire » (p. 592). La majorité des provinces s’inspirent de l’approche britannique évoquée plus haut alors que le Québec s’inspire plutôt de la France. À l’origine, les objectifs des provinces sont surtout liés « au patrimoine et aux arts » (p. 593). Mais d’autres objectifs apparaissent au fil du temps : l’éducation et le développement communautaire par exemple. Le Québec adopte une vision anthropologique de la culture (vers 1978) et sa politique culturelle se présente alors « comme un projet de société » (p. 593) tout en reconnaissant le rôle des industries culturelles. Les principes de la démocratisation de la culture sont présents partout. Signalons aussi le tableau des dépenses publiques au titre de la culture selon les provinces (p. 28, dans l’Introduction et aussi, p. 25) où on voit que les dépenses publiques par habitant varient fortement selon les provinces, mais aussi dans le temps. Malheureusement, après la publication de ce livre, Statistique Canada a abandonné la publication des données sur les dépenses publiques au titre de la culture au Canada, mais Québec poursuit ce travail pour ses propres dépenses (Dubé et Provençal, 2015) et pour celle des municipalités (Provençal, 2014).

En somme, cet ouvrage est exceptionnel par son ampleur et par le niveau de détail des analyses. Ses rédacteurs sont, à divers titres, des experts reconnus de leur domaine. L’ouvrage offre une grande richesse d’informations factuelles sur le développement des politiques culturelles au Canada. Les analyses se déploient selon un cadre rigoureux qui prend en compte les éléments contextuels et les nombreuses dimensions des politiques culturelles. Enfin, les synthèses offrent des perspectives théoriques éclairantes. À mettre dans toutes les bibliographies sur les institutions culturelles.

Notes

  1. Une édition en anglais serait en préparation chez University of Toronto Press.
  2. L’auteur tient à signaler qu’il a collaboré à de nombreuses occasions avec Benoit Allaire, Jean-Paul Baillargeon, Michel de la Durantaye, l’Observatoire de la culture et des communications du Québec et le Programme des statistiques de la culture de Statistique Canada, qui sont cités dans ce texte. L’auteur remercie Louise Corriveau pour sa relecture.

Références

Allaire, Benoit. (2012). Temps, culture et communication : pour une critique de la statistique culturelle, thèse de doctorat. Université de Montréal. URL : http://hdl.handle.net/1866/8768 [mars 28, 2015].

de la Durantaye, Michel. (2002). Municipal cultural policies in Quebec. Canadian Journal of Communication, 27(2), 305–313. URL : http://www.cjc-online.ca/index.php/journal/article/view/1303/1337 [mars 28, 2015].

Dubé, Gaëtane, et Marie-Hélène Provençal. (2015). Les dépenses en culture de l’administration publique québécoise depuis 1985. Optique culture, no 38, Québec, Institut de la statistique du Québec, Observatoire de la culture et des communications du Québec. URL : http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/culture/bulletins/optique-culture-38.pdf [mars 28, 2015].

Provençal, Marie-Hélène. (2014). Les dépenses culturelles des municipalités en 2012. Optique culture, no 33, Québec, Institut de la statistique du Québec, Observatoire de la culture et des communications du Québec. URL : http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/culture/bulletins/optique-culture-33.pdf [mars 28, 2015].

Saint-Pierre, Diane et Claudine Audet. (2009). Tendances et défis des politiques culturelles : Analyses et témoignages, Québec: Les Presses de l’Université Laval.

Saint-Pierre, Diane et Claudine Audet. (2010). Tendances et défis des politiques culturelles : Cas nationaux en perspective - France – Angleterre – États-Unis – Allemagne – Espagne – Belgique – Suisse - Suède – Québec – Pays de Galles et Écosse – Les organisations internationales, Québec: Les Presses de l’Université Laval.

 



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