Canadian Journal of Communication Vol 40 (2015)
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Review

Robert Armstrong
Communications Médias inc., Montréal
 


Construire la nation au petit écran : le Canada, une histoire populaire de CBC/Radio-Canada (1995–2002). Par Olivier CôtéConstruire la nation au petit écran : le Canada, une histoire populaire de CBC/Radio-Canada (1995–2002). Par Olivier Côté. Québec : Éditions du Septentrion, 2014. 454 pp. ISBN 9782894487914.


Construire la nation au petit écran : le Canada, une histoire populaire de CBC/Radio-Canada (1995-2002) est une version remaniée d’une thèse de doctorat d’Olivier Côté agréée au département d’histoire de l’Université Laval en 2011. Le livre propose une analyse du développement, de la production, de la mise en ondes et de la réception de la série documentaire, Le Canada, une histoire populaire, diffusée à la CBC et à Radio-Canada en 2000 et en 2001. Il nous renseigne sur l’écriture, la réalisation et la diffusion de cette imposante série documentaire, sur les particularités du fonctionnement de la CBC et de Radio-Canada, ainsi que sur des débats d’historiens et de journalistes concernant la meilleure façon de concevoir le passé et de le traduire à la télévision. Même si tel n’est pas son objectif, Construire la nation au petit écran illustre la difficulté d’écrire une histoire générale du Canada englobant le Québec qui donnerait satisfaction à une grande majorité d’historiens universitaires, d’autant plus que ces derniers dédaignent souvent la vulgarisation inhérente à une telle entreprise.

Quoique l’idée d’une histoire télévisuelle du Canada produite par la CBC ait été envisagée depuis quelques années, les vagues créées au Canada anglais par le référendum québécois de 1995 ont convaincu le chef de la section documentaire à la télévision, Mark Starowicz, de se prévaloir de ce moment pour mettre sur pied un tel projet parce que les patrons y étaient réceptifs, et ceci en dépit de ses coûts. Selon le livre de Starowicz, Making History: The Remarkable Story Behind Canada: A People’s History, le projet fut conçu dans un premier temps comme une histoire populaire du Canada qui mettait l’accent sur les journaux intimes et les lettres de Canadiens à travers quatre siècles. En 20 heures de série narrative, Starowicz et son équipe cherchaient à réconcilier les discours historiques traditionnels canadien-anglais et franco-québécois dans un récit impartial et non partisan suivant la tradition du documentaire canadien des années 1950 et 1960. Ses sources d’inspiration comprenaient de grands documentaires télévisuels tels que Culloden de Peter Watkins, The Civil War de Ken Burns, The Tenth Decade de la CBC et The Champions de Donald Brittain.

Or, l’environnement post-référendaire a empoisonné l’atmosphère des milieux politiques et médiatiques, des partisans du fédéralisme essayant de récupérer la série à leurs fins politiques unificatrices et les milieux nationalistes québécois dénonçant la série comme un tissu de propagande canadienne. Dans leur traitement de la série, les journaux anglo-canadiens reproduiront essentiellement le discours promotionnel de la CBC alors que les médias franco-québécois prêteront une intention hautement politique aux concepteurs de la série.

Grâce à sa popularité auprès du public canadien-anglais et des controverses qu’elle a déclenchées, Le Canada, une histoire populaire a fait l’objet d’un grand nombre d’études, certaines de nature académique, d’autres composées de témoignages de participants à sa production. Dans son livre, Olivier Côté essaie de décortiquer le tout en quatre parties : les relations entre journalistes, membres du comité éditorial et historiens universitaires; l’évolution des scénarios de la série; son articulation visuelle et sonore; et enfin, la réception des téléspectateurs et des médias au moment de sa diffusion.

Au départ, Olivier Côté prétend qu’un modèle étatique de vivre-ensemble libéral et multiculturel de l’histoire canadienne imprègne Le Canada, une histoire populaire. Selon l’auteur, ce modèle « postcolonial » propose une mise en valeur des patrimoines des minorités ethnoculturelles nouvellement établies et accrédite l’idée d’une reconnaissance égalitaire de leurs droits autour de la « mythistoire » d’un Canada depuis toujours pluriel, même si le modèle reconnaît les injustices dont les minorités ont été victimes. Pour Olivier Côté, ce modèle n’est qu’une variation sur le thème de la construction de la nation (« nation-building ») promulgué par les élites libérales anglo-canadiennes de l’Ontario—qu’elles soient de centre gauche, de centre ou de centre droit—qu’ont illustré tour à tour le récit Colony to Nation de Arthur Lower et Frank Underhill, la « staple theory » de Harold Innis et la « Laurentian thesis » de Donald Creighton. En fin de compte, plaide l’auteur, s’inspirant de cette approche historiographique, le récit télévisuel définitif du Canada, une histoire populaire ne conteste jamais la légitimité de l’État fédéral. Comme le titre de son œuvre l’indique, les auteurs de la série ont cherché à « construire » une nation canadienne et à la « doter » d’une histoire commune. Selon lui, « le dispositif dramatique de la série, contrairement à celui d’autres œuvres documentaires déconstructivistes, n’a pour seule fonction que de voiler sa propre subjectivité » (p. 191).

Or, Olivier Côté cite de nombreux exemples qui n’entrent pas dans son propre cadre d’analyse : les concepteurs de la série ont privilégié l’embauche d’historiens pratiquant l’histoire sociale (p. 68); la narration fut édulcorée de son aspect nationaliste anglo-canadien (p. 84); le discours dans l’épisode « la conquête de l’Ouest » est résolument anticolonialiste (p. 87); les manchettes décrivant la Première Guerre mondiale insistent autant sur l’aspect destructeur de la guerre que sur son aspect unificateur pour le Canada (p. 92); la question de l’exécution des déserteurs n’est nullement passée sous silence (p. 92); le mouvement anti-conscriptioniste québécois de la Première Guerre est largement traité (p. 94); la bataille d’Ortona (Sicile) au cours de la Deuxième Guerre est le prétexte d’une réflexion pacifiste (p. 94); les conséquences civiles des bombardements sont exposées (p. 95); le mouvement anti-conscriptioniste de la Deuxième Guerre est tout aussi bien légitimité (p. 96), etc.

Mais, selon Olivier Côté, le récit Colony to Nation, une perspective mettant en valeur la constante progression de l’État-nation canadien vers son indépendance politique et identitaire, prime sur tout. La représentation visuelle de paysages de beauté sauvage rappelle l’art du Groupe des Sept et leur sensibilité « au mode d’appréhension colonialiste » incarnant, d’après l’auteur, la recherche par l’État-nation canadien d’une culture authentique unie autour de références communes. Même la cartographie infographique légitime à ses yeux l’existence de l’État-nation canadien actuel. Et les contre-récits régionaux qui illustrent occasionnellement le mécontentement d’une région particulière s’intègrent, selon l’auteur, dans un grand récit de nature hégémonique.

La « multiculturalisation » du récit agace Olivier Côté au plus haut point, « présentiste dans son intégration des migrants… et dans son exaltation de la diversité interculturelle, [elle] participe au même dispositif narratif que l’intégration nationale des régions et des régionalismes » (p. 110). Au grand dam de l’auteur, le libéralisme pluraliste de la série appuie l’État canadien dans ses gestes d’intégration des migrants et campe les nouveaux arrivants au même titre que les Anglo-Canadiens, les Franco-Canadiens et les Autochtones, transformant les migrants « en véritables stars de la grande mosaïque canadienne » (p. 116).

Olivier Côté reproche aussi à la série de ne pas avoir adopté une perspective féministe dénonçant le sexisme discriminatoire dont les Canadiennes ont été les victimes. D’après lui, la série n’élucide pas les structures sociales qui sont à la source de l’inégalité entre les femmes et les hommes. Tout au plus fait-elle mention de la participation des femmes dans les mouvements sociaux et dans la sphère du travail. Si les 343 femmes sur 925 téléspectateurs ayant exprimé leurs vues par courriel n’ont généralement pas de récriminations « genrées » vis-à-vis du récit proposé, c’est d’après l’auteur « une preuve de leur adhésion assumée ou de leur intériorisation du discours masculin sur la construction nationale du docudrame, qui situe le genre féminin dans la tradition nationale, instrumentalise sa beauté, et installe le genre masculin en protecteur de la nation féminine » (p. 366).

Alors qu’Olivier Côté accorde peu d’importance à la mission de Radio-Canada énoncée dans l’article 3(m) de la Loi sur la radiodiffusion, celle-ci est néanmoins au cœur des préoccupations des gestionnaires de la Société. Ainsi, les paragraphes voulant que sa programmation doive « contribuer au partage d’une conscience et d’une identité nationales » et « refléter le caractère multiculturel et multiracial du Canada » n’entrent que marginalement dans son champ de vision. Quand il les effleure occasionnellement, c’est pour décrier le mandat culturel « pancanadien » de Radio-Canada et de son « clientélisme »—c’est-à-dire sa volonté de vouloir rejoindre un bassin important d’auditeurs. Par exemple, il estime que « les réalisateurs ont [ainsi] privilégié une représentation pathétique, singulièrement historiciste, de la vie ouvrière, de son espace de travail, favorisant la présentation de vives émotions au fort potentiel de popularité plutôt qu’un discours rationnel moins télévisuel » (p. 231, les italiques sont de nous). Et, si la transformation des Américains en antithèse des Canadiens contribue à définir les balises identitaires et spatiales du Canada dans la série, c’est parce qu’elle s’inspire du mandat culturel de Radio-Canada en matière de télédiffusion (p. 273).

La discussion des dynamiques à l’intérieur de la Société est intéressante. D’après Construire la nation au petit écran, l’idéologie socioprofessionnelle journalistique autour de l’impartialité garantissait une certaine unité de point de vue parmi les journalistes de la CBC et de Radio-Canada, qui contestent l’autorité des historiens-conseils sur le passé. La plupart des réalisateurs torontois de la série et leurs journalistes à la recherche étaient unilingues anglais. Ces « producers » auraient intériorisé le mandat culturel de l’État canadien, dont l’objectif sous-jacent était le maintien de l’unité nationale. Or, selon Olivier Côté, le comité éditorial semble presque toujours se rallier aux prises de position de Mario Cardinal, et les réalisateurs torontois semblent céder en grande partie aux demandes des collaborateurs franco-québécois. Pour leur part, les hauts dirigeants de Radio-Canada percevaient le projet comme une imposition extérieure anglophone.

La dualisation et la « québécisation » du récit semblent être la principale préoccupation de l’auteur tout au long du livre. Selon Olivier Côté, les collaborateurs radio-canadiens du comité éditorial, Mario Cardinal et Louis Martin, « nés dans les années 1930, ont plutôt intériorisé le mandat culturel de Radio-Canada, intimement biculturel dans sa conception, et le mythistoire, dominant avant la montée de l’indépendantisme québécois dans les années 1960 » (p. 148). Le chapitre XI sur la dualisation et la « québécisation » du récit est néanmoins un des chapitres les plus réussis dans la mesure où il délaisse le jargon encombrant du modèle étatique du vivre-ensemble libéral et multiculturel pour examiner l’évolution de l’écriture de la série.

 

* * *

En fin de compte, Olivier Côté, comme nombre d’historiens, ne semble pas apprécier le genre docudrame historique qu’il a choisi d’analyser, car il l’estime confortable et linéaire, naviguant sur la réalité historique, « sans jamais investiguer ses profondeurs, mettre en perspective scientifique, critique, toute la richesse de la morphologie, de la faune, de la flore et des courants marins » (p. 320). Certes, la réponse à la série de la part d’historiens professionnels au colloque de l’Association canadienne d’histoire en mai 2001 était négative (Allen, 2001). En l’absence d’objectifs et d’une méthodologie communs, les historiens professionnels canadiens-anglais et franco-québécois se renferment souvent dans leurs silos politiques, sociaux et culturels sans vouloir concevoir une perspective véritablement globale.  Comme l’a déjà souligné Jean-Claude Robert, le principal historien-conseiller de la série, la majorité des historiens franco-québécois conçoivent l’histoire du Québec à travers ses relations conflictuelles avec le Canada, tendant ainsi à minimiser les points de convergences et à maximiser les points de friction (Robert, 2003). Selon Robert, tout récit qui fait fi de cette approche est considéré comme suspect. Bien qu’Olivier Côté fasse maintes références à la littérature de langue anglaise sur les enjeux identitaires, Construire la nation au petit écran reste fidèle à cette tendance.

Références

Allen, Gene. (2001, novembre). The professionals and the public: Responses to Canada: A people’s history, Histoire sociale/Social History, 34, 381-391.

Robert, Jean-Claude. (2003). L’historien et les médias, Revue d’histoire de l’Amérique française, 57(1), 57-69.

Starowicz, Mark. (2003). Making history: The remarkable story behind Canada: A people’s history, Toronto: McClelland and Stewart Ltd.


 

 



License URL: http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ca/
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