Canadian Journal of Communication Vol 41 (2016)
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Review

Olivier Bélanger
Université IT de Copenhague


bookSciences, technologies et sociétés de A à Z. Sous la direction de Julien Prud’homme, Pierre Doray et Frédéric Bouchard. Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal, 2015, 264 pp. ISBN 9782760634961. (PDF)


À la lumière des innombrables débats sur les changements climatiques, les organismes génétiquement modifiés ou encore l’utilisation d’armes dites non létales, le besoin de comprendre les liens qui nous unissent à la science et à la technologie n’aura jamais été aussi saillant. Or, examiner, questionner, comprendre et contribuer à ces débats est précisément la tâche que s’est donnée le champ interdisciplinaire connu sous le vocable de Sciences, technologies et société (STS).

Bien qu’elle compte quelques francophones parmi ses plus illustres collaborateurs (que l’on pense à Bruno Latour ou Michel Callon), la recherche en STS est majoritairement produite dans un cadre anglophone avec ce qu’il compte d’associations (Society for Social Studies of Science, European Association for the Study of Science and Technology), de publications (Social Study of Science, Science Technology and Human Values) et de conférences dont on ne trouve jusqu’à maintenant nul équivalent dans la francophonie. D’où l’importance et l’actualité toute particulière de l’ouvrage collectif du Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie (CIRST), Sciences, technologies et sociétés de A à Z. L’opus se présente comme un dictionnaire composé de 82 articles se donnant pour tâche de cartographier les liens complexes qui unissent la science, la technologie et la société.

Comme on peut s’y attendre d’un dictionnaire, l’ouvrage fait la belle part aux articles consacrés au vocabulaire technique et analytique de l’univers technoscientifique. Le lecteur y trouvera recensées bon nombre de notions telles qu’Université, Discipline, Technologie, Citation et Bibliométrie. La plupart donnent une définition à chaque terme pour ensuite le situer dans son contexte historique : son émergence, son évolution et son acception actuelle. Un travail bien mené. Bien que certains articles semblent banals au premier abord, ils surprennent par leur capacité à aborder ces termes de manière originale. Ainsi, l’ouvrage ouvre un espace de réflexion qui permet de questionner des lieux communs ou des savoirs tenus pour acquis sur diverses institutions, pratiques et catégories constituant le monde technoscientifique qu’on a souvent perdu l’habitude d’interroger.

Curieusement, la majorité des concepts issus des STS sont dépourvus d’articles. À cet effet, le dictionnaire propose plutôt des articles se rattachant plus largement aux cadres théoriques (Construction sociale des technologies, Théorie de l’acteur-réseau, Infrastructures sociotechniques), aux approches épistémologiques (Constructivisme social, Relativisme) et aux méthodes d’enquête (Cartographie conceptuelle, Étude de cas) propres à ce champ. Ainsi, inutile de chercher les notions de « flexibilité interprétative », d’« inversion infrastructurelle » ou encore de « traduction » dans la table des matières puisqu’elles sont traitées parallèlement aux cadres théoriques desquels elles ont émergé. L’opus présente les approches les plus saillantes en identifiant succinctement, mais efficacement, leurs textes fondateurs, leurs concepts centraux, ainsi que leurs contributions théoriques. Ces articles fournissent une solide introduction à chaque approche et nous rappellent que la science et la technologie sont des phénomènes foncièrement sociaux. Malgré les efforts notables de la direction de l’ouvrage pour recenser les principales approches en STS, il est difficile de justifier l’absence d’article consacré aux approches féministes, lesquelles ont pourtant développé une analyse riche et diverse sur l’activité technoscientifique. Il y a bien un article Femmes et sciences soulignant la place grandissante des femmes dans le travail scientifique, mais la mention de la théorie du cyborg (Haraway, 1991) ou encore la théorie du point de vue (standpoint theory) (Harding, 2004) aurait été appréciée.

Le dictionnaire présente aussi une multitude d’articles présentant les débats, passés ou en cours, menés dans le champ STS. De par leur caractère résolument critique, les STS ont contribué à remettre en question plusieurs idées dominantes véhiculées par certains discours sur l’activité scientifique et technique. Le dictionnaire expose par exemple, dans leurs grandes lignes, les critiques du modèle linéaire de développement des innovations (Diffusion de la technologie et des innovations), du mythe de l’inventeur individuel et héroïque (Inventeurs) ou encore de la figure de l’usager coupé de la production technoscientifique (Amateurs, Usagers). Ces interventions, quoique distinctes, soulignent chacune à sa façon le caractère multidirectionnel, pluriel et contingent de l’activité technoscientifique, message essentiel des STS.

Un autre débat majeur en STS porte sur la place du politique dans l’activité scientifique et technologique. Pour la plupart des auteurs en STS, science et technologie sont la continuation de la politique par d’autres moyens. Sciences, Technologies et Sociétés de A à Z ne manque pas de le signaler en rappelant, par exemple, les nombreuses alliances historiques tissées entre science, technique et centres du pouvoir (État, pouvoir et science et Scientisme et politique), les efforts d’étendre les freins et les contrepoids des institutions démocratiques à l’activité technoscientifique (Politique de la science et de la technologie) et l’importance de faire place à la fois aux experts et au grand public lors de controverses technoscientifiques (Communication publique des sciences et des technologies). Ces débats sont exposés de façon synthétique et fournissent une bonne grille de lecture pour celui qui cherche à les comprendre.

Le dictionnaire propose enfin une série d’articles consacrés à l’aspect économique et managérial des sciences et des technologies (Alliances technologiques, Clivages technologiques, Financement de la Science et Technologie). Ces articles font découvrir au lecteur une série de théories et d’outils utilisés par les preneurs de décision. Des questions telles que la propriété intellectuelle, la mesure des performances et les alliances technologiques y sont abordées.

Pour conclure, en guise d’introduction Sciences, technologies et sociétés de A à Z pose la question, « Parlez-vous STS? » Cette question pourrait tout aussi bien s’adresser à l’ouvrage en soi. Bien souvent il m’a semblé que les collaborateurs parlaient de science, de technologie, de société et des STS plus qu’ils ne parlaient STS en tant que tel. Bien qu’il soit interdisciplinaire, cela ne veut pas dire que le champ STS n’ait pas son propre langage, ses sensibilités et ses idiosyncrasies. Dans plusieurs articles, j’ai senti une hésitation à embrasser ce mouvement, une certaine distance prudente et polie. En fait, la plupart des articles ne sont pas ancrés dans les STS à proprement parler, mais gravitent autour, les auscultent et les questionnent.

Ceci étant dit, ce n’est pas une chose mauvaise en soi et Sciences, technologies et sociétés de A à Z n’est peut-être pas STS dans la lettre, mais il l’est tout à fait dans l’esprit. L’une des qualités essentielles de cet ouvrage est son hétérogénéité. Il réunit des contributions aussi diverses que pertinentes de disciplines telles que la sociologie, l’économie, l’histoire et la philosophie, lesquelles posent un regard non complaisant et tout à fait rafraîchissant sur la recherche en STS. Une autre de ses qualités est qu’il est « situé », c’est-à-dire ancré dans son contexte francophone et canadien. Les différents collaborateurs n’hésitent pas à utiliser des exemples nationaux pour illustrer leur propos et à invoquer une riche littérature francophone dans un champ pourtant dominé par les sources anglophones. Enfin, le dictionnaire excelle aussi à souligner les contributions essentielles du champ STS. En ce sens, il constitue une excellente introduction.

Pris dans son ensemble, Sciences, technologies et sociétés de A à Z est un livre stimulant, pionnier, nécessaire même. Il faut dire que la tâche n’était pas mince puisqu’il cherche à s’adresser autant aux étudiants, chercheurs et preneurs de décision qu’au grand public. Le pari était risqué, mais réussi. L’ouvrage est riche, diversifié et extrêmement pédagogique. Chacun y trouvera quelque chose pour y satisfaire sa curiosité. À bien y penser, peut-être suis-je trop sévère en disant que de A à Z ne parle pas—toujours—STS. Le CIRST a plutôt réussi à introduire une nouvelle voix dans ce champ qui cultive la diversité, une voix avec son registre, ses inflexions et son accent bien à elle. Il ne lui reste plus maintenant qu’à la faire entendre.

Références

Haraway, Donna. (1991). Simians, cyborgs and women: The reinvention of nature. New York, NY: Routledge.

Harding, Sandra, Dir. (2004). The feminist standpoint theory reader: Intellectual and political controversies. New York, NY: Routledge.


 



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