Canadian Journal of Communication Vol 41 (2016)
©2016 Canadian Journal of Communication Corporation


Review

Laurie Laplanche
Université du Québec à Montréal


BookElles étaient seize. Les premières femmes journalistes au Canada. Par Linda Kay. Montréal : Presses de l’Université de Montréal, 2015, 276 pp. ISBN : 9782760632325.


En 1904, Margaret Graham, correspondante à Ottawa du journal Halifax Herald, se présente au bureau du directeur des relations publiques du Canadien Pacifique, George Henry Ham. L’entreprise ferroviaire, lui fait-elle remarquer, se faisait un devoir d’inviter des journalistes à tous ses événements sans jamais convoquer les femmes. Selon Graham, « Les femmes journalistes attiraient [pourtant] un large lectorat et le Canadien Pacifique aurait tout intérêt à en envoyer à l’Expo universelle de Saint-Louis » (p. 26). Mise au défi par le directeur de trouver douze femmes pouvant remplir cette affectation, Graham, aidée par les journalistes Kate Simpson Hayes et Robertine Barry, a réussi à réunir seize femmes—huit francophones et huit anglophones—afin de couvrir l’Exposition universelle de 1904.

Leur périple en train à partir de Montréal, le déroulement de leur séjour à Saint-Louis et le retour, avec des arrêts à Chicago et Détroit, constituent le cœur du livre de Linda Kay qui rend compte de la fondation du Canadian Women’s Press Club (CWPC) et de sa première réunion à Winnipeg en juin 1906. En s’appuyant notamment sur les articles rédigés par les journalistes en question, les mémoires de Georges Ham, des ouvrages biographiques, des monographies et des entretiens avec des chercheur-es et des descendant-es des protagonistes, l’auteure nous plonge dans le récit des origines de la première association féminine professionnelle et bilingue de journalistes au Canada. La contribution de Linda Kay est importante, car malgré de nombreuses biographies de journalistes pionnières, particulièrement au Québec avec Robertine Barry ou Éva Circé-Côté, la place des femmes dans ce domaine reste généralement peu étudiée. Et cela est d’autant plus vrai pour la forte majorité des femmes dont la carrière a été limitée aux médias féminins à l’époque (périodiques, magazines et pages féminines). Linda Kay leur donne ainsi une voix en relevant leurs aspirations, leurs déceptions, leurs contradictions, leurs attentes, leurs avis et leurs idées tout en discutant des limites qui leur étaient imposées dans le cadre de leurs affectations. Elle expose aussi comment ces journalistes œuvrant principalement dans les pages féminines se sont positionnées sur divers sujets tels que le droit de vote des femmes, l’impérialisme britannique ou la participation du Canada à la guerre des Boers.

Le livre de Linda Kay se lit aussi facilement qu’un roman, celui-ci étant dépouillé d’explications conceptuelles, de revue de littérature et de bilan historiographique qui auraient permis aux lecteurs et aux lectrices d’en connaître plus sur la contribution spécifique de Kay à l’histoire des femmes et du journalisme. Par conséquent, cet effort de vulgarisation donne lieu à un travail surtout descriptif qui frôle parfois l’anecdote plutôt que de fournir une rigoureuse démonstration historique. Cette impression est renforcée par la disparition de la bibliographie et de l’index, ne serait-ce qu’un index onomastique, dans la version traduite en français, alors qu’ils sont disponibles dans l’édition originale anglaise. Cette impression trouve également son origine dans la structure du récit, qui tend à favoriser les répétitions et les affirmations laissées en suspens. Par exemple, à la page 70 (chapitre 5), Linda Kay mentionne que la journaliste Grace Denison se « refuserait à accompagner ses consœurs dans une décision importante qu’elles prendraient plus tard », mais il faut attendre le douzième chapitre pour en apprendre plus sur cette décision.

Certains constats ne sont pas non plus contextualisés, ce qui peut parfois donner lieu à des affirmations dérangeantes. Par exemple, à la page 58, il est possible de lire que le prosélytisme et les efforts de la journaliste Katherine Hughes pour la conversion des jeunes Amérindiens au tournant du XXe siècle relevaient d’un « mélange de compassion et d’empressement maternel pour les peuples autochtones [qui] transparaîtrait dans les articles qu’elle écrirait sur l’Exposition universelle ». Il faut cependant attendre la page 115, trois chapitres plus tard, pour que les positions de Hughes soient remises en contexte par Kay à la lumière des relations de pouvoir entre Blancs et Autochtones et de la discrimination systémique dont ces derniers ont été victimes. De plus, malgré les tentatives de Linda Kay de traiter des injustices à l’égard des femmes en général et des femmes journalistes en particulier, les rapports de pouvoir entre les seize journalistes et le directeur des relations publiques, George Ham, ne sont pas toujours analysés de façon critique. Ceci donne l’impression, à tort, que l’auteure cautionnerait le paternalisme de « Papa Ham » (p. 59), notamment parce que ses mémoires, comme source historique, sont peu problématisés à la lumière des concepts scientifiques qui rendent compte des inégalités sexuées et des attentes associées à la masculinité et à la féminité à l’époque. Finalement, l’effort de vulgarisation de l’auteure se traduit parfois par des affirmations anachroniques, comme en témoigne par exemple l’explication fournie pour justifier la déception de la journaliste Léonise Valois d’entendre la pièce God Save the King à titre d’hymne national du Canada lors de l’entracte d’une pièce de théâtre à Saint-Louis : « Ce n’était pas l’indépendance du Québec par rapport au Canada qu’elle souhaitait, c’était plutôt celle du Canada par rapport à la Couronne britannique » (p. 126). Or, l’idée d’indépendance du Québec comme telle ne se concrétise dans la province qu’au cours de la seconde moitié du XXe siècle.

Cela dit, l’objectif de Linda Kay était, comme elle le mentionne en introduction, de faire revivre l’histoire des origines du Canadian Women’s Press Club, un pari qu’elle remporte haut la main. Son travail de recherche s’appuie sur un corpus de sources très diversifiées desquelles elle tire un récit vivant et rafraîchissant qui met l’accent sur l’interrelation entre plusieurs femmes journalistes ainsi que sur les contextes culturels différenciés selon les régions et, surtout, la langue. En ce sens, on ne devrait pas bouder notre plaisir de lire cette histoire qui contient également un chapitre sur l’essor et le déclin du CWPC ainsi qu’un court épilogue résumant la vie des seize journalistes et de George Ham jusqu’à leur décès.




License URL: http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ca/
  •  Announcements
    Atom logo
    RSS2 logo
    RSS1 logo
  •  Current Issue
    Atom logo
    RSS2 logo
    RSS1 logo
  •  Thesis Abstracts
    Atom logo
    RSS2 logo
    RSS1 logo

We wish to acknowledge the financial support of the Social Sciences and Humanities Research Council for their financial support through theAid to Scholarly Journals Program.

SSHRC LOGO