Canadian Journal of Communication Vol 42 (2017)
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Review

François Demers
Université Laval


BookL’éducation aux médias à l’ère numérique : entre fondations et renouvellement. Sous la direction de Normand Landry et Anne-Sophie Letellier. Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal, coll. « Paramètres », 2016. 262 pp. ISBN : 9782760636798.


L’éducation aux médias est au Canada (et au Québec) un objet de débat public depuis l’apparition de la presse de masse, d’abord en lien avec l’identité canadienne et la menace culturelle que posent les médias américains, puis comme outil potentiel de propagande dans les guerres et dans les élections (jusqu’à Trump), enfin comme terrain discursif de préventions multiples contre les effets indésirables de la médiatisation. Même sous des étiquettes plus récentes, telle celle de « littératie médiatique »—ou « trousse à outils cognitifs dont les individus disposeraient pour comprendre et utiliser les médias » (p. 52)—l’éducation aux médias est restée « étroitement associée aux controverses et aux inquiétudes portant sur les médias, au regard notamment de la violence, du sexisme, du racisme et de l’homophobie, des stéréotypes et des représentations du corps, de la sexualité, de la manipulation, de la cyberintimidation, des droits de propriété intellectuelle et de la protection de l’enfance » (p. 9). L’usage pédagogique qui peut être fait des médias en classe peinera à se développer dans cette ombre, comme un second pôle de préoccupation, surtout potentiel. L’émergence dans le milieu académique d’un champ d’études spécialisés en « éducation aux médias », « bidisciplinaire », au croisement des sciences de la communication et des sciences de l’éducation (p. 53), se produira dans les années 1960.

Le livre collectif piloté par Normand Landry et Anne-Sophie Letellier rappelle ces « fondements ». Aussi, il témoigne largement et de diverses façons de son ADN moral : en effet, il y est abondamment question de développement de la pensée critique (voir notamment le chapitre 5), de lutte contre les représentations genrées (le chapitre 9), d’éducation à la citoyenneté (le chapitre 7), de protection de la vie privée (chapitre 11) et des biais de l’information et des journalistes (chapitres 8 et 12). Sur ce dernier point, il y a cependant un léger changement de position par rapport aux travaux antérieurs dans le champ de l’éducation aux médias : la partie journalistique des médias n’est plus posée au centre des critiques des médias comme elle l’était auparavant. Pourtant, cela n’a pas dégagé dans ce livre un espace plus substantiel pour la discussion des contenus ludiques et publicitaires. De même, l’omniprésence de l’image dans l’environnement médiatique est insuffisamment soulignée, malgré le chapitre 3 sur la littératie multimodale (écrit + sonore + visuel), en particulier dans ses effets sur l’acquisition de la littératie traditionnelle (lire et écrire).

Un autre fil conducteur traverse l’ouvrage : le rôle de l’École, en tant qu’institution chargée de l’éducation de base des individus dans les sociétés canadienne et québécoise, et qui s’est superposée à la famille et aux Églises dans cette tâche. De nombreux chapitres vont ainsi traiter du rôle des enseignants ou de techniques d’enseignement, ou vont présenter des expériences pédagogiques. Comme l’ouvrage est pensé et réalisé en français, principalement québécois, les aventures du système scolaire québécois au cours des deux dernières décennies serviront de toile de fond en la matière, à commencer par un chapitre entier sur le controversé « Programme de formation de l’école québécoise » (chapitre 4). Globalement, le portrait des réalisations de l’école québécoise qui est tracé par les uns et par les autres apparaît décevant. Malgré des promesses de principe, le soutien apporté aux enseignants pour la réalisation de l’éducation aux médias « comme un des domaines généraux de formation, à la fois compétence interdisciplinaire ou “transversale”, et comme objet disciplinaire intégré à divers domaines d’apprentissage » (p. 38) a été pratiquement nul.

Les directeurs de ce livre ont fait un solide effort pour accueillir divers auteurs du Canada anglais, notamment Carolyn Wilson de l’Université Western, Tamara Shepherd de Calgary, Leslie Regan Shade de l’Université de Toronto et Michael Hoechsmann de Lakehead en Ontario. C’est à Mme Wilson et M. Hoechsmann qu’a été confié le chapitre 1 intitulé « Évolution historique et perspectives actuelles », qui trace le portrait d’ensemble de l’état des activités en matière d’éducation aux médias dans les provinces canadiennes. Ce panorama laisse entrevoir les réticences multiformes de l’institution scolaire formelle à s’engager sérieusement sur ce terrain, laissant ainsi (presque) toute la place à la société civile et aux initiatives citoyennes. De même, à l’intérieur des écoles, de façon générale, l’éducation pour s’approprier minimalement les médias, pour en faire des outils pédagogiques ou pour les critiquer, est largement abandonnée aux initiatives de particuliers ou d’équipes d’enseignants.

Après une introduction classique présentant le propos de l’ouvrage et les chapitres, le livre est divisé en deux parties. La première, intitulée « Entre théorie et pratique », fait office de rappel historique du développement de ce champ académique et, en quelque sorte, de bilan général des connaissances et des acquis scientifiques. Elle est faite des six premiers chapitres. La deuxième partie, « Perspectives et enjeux », compte elle aussi six chapitres. Elle réunit des « points de vue » pudiquement présentés comme « uniques et personnels » qui ne sont pas « toujours consensuels » (p. 131). Il s’agit en effet davantage de plaidoyers engagés sur divers aspects des défis que posent les nouveaux médias du numérique, leur expansion rapide et leurs courses aux mises à jour. Le dernier chapitre de la partie précédente intitulé « Les médias numériques : un défi pour les éducateurs » (chapitre 6) leur aura en quelque sorte servi d’éclaireur en campant dans la vie quotidienne en classe la mutation de l’environnement que provoque l’arrivée massive des médias numériques—et le défi de la formation des enseignants.

Ici, il convient de rappeler les limites annoncées du livre : « Nous avons conçu la structure et la composition des chapitres de manière à rejoindre les éducateurs, les étudiants, les jeunes chercheurs et les universitaires désirant s’initier à l’éducation aux médias » (p. 24). Il s’agit effectivement d’un ouvrage à la frontière de la production savante, de la vulgarisation scientifique de haut niveau et d’un regroupement panoramique des composantes de la recherche, des défis et de l’expérimentation contemporaine dans le domaine délimité par le thème. Cela en fait un exposé compréhensible par les artisans de l’éducation et par les activistes de la société civile, même si la bibliographie regroupée à la fin convient aussi très bien à un ouvrage savant en ce qu’elle témoigne d’une érudition collective très étendue : en anglais et en français, avec beaucoup de textes récents et des rappels d’ouvrages antérieurs significatifs. On peut aussi lire la deuxième partie du livre, surtout, comme une collection de réflexions autour de l’axe thématique de la littératie (traditionnelle, médiatique et numérique), ou s’attarder sur l’effort de mise à plat et de définition des principaux concepts du domaine. L’ouvrage peut aussi servir de tableau, ouvert sur le Canada anglais et l’international, des parties prenantes de ce champ académique et des approches québécoises actuelles.

Cependant, en tentant de faire le point sur l’état du domaine en tant qu’objet de recherche et d’enseignement, le livre formule un constat qui reste inexpliqué : au Québec, écrit Normand Landry, « Après avoir connu une période fertile au cours des années 1990 et de la première moitié des années 2000, l’intérêt pour l’éducation aux médias a décliné en sciences de la communication » (p. 232). Il conclut même à un « désengagement de la communauté universitaire vis-à-vis du sujet ». Le sous-titre de l’ouvrage aurait ainsi pu se lire « quête d’un renouvellement » ou « appel à un renouvellement » car ce qui est présenté ressemble plutôt à des tâtonnements épars qu’à une reproblématisation d’ensemble.

Peut-être parce que le renouvellement souhaité n’est pas possible sans un réalignement radical (qui prendrait acte du fait que l’axe d’intervention morale ayant mis au monde le champ académique a été renversé par celui de l’appropriation technique des médias qui l’accompagnait jusque-là dans l’ombre), ce sont désormais les questions d’éducation—au sens de former des citoyens éclairés, intellectuellement rigoureux et critiques—qui sont secondarisées. Jusqu’à récemment en effet, la dimension de l’appropriation (technique) des médias par le jeune pouvait être laissée de côté, la maîtrise de la lecture étant suffisante pour pouvoir lire les journaux et une pratique régulière de la langue française ou anglaise pour consommer les contenus de la télévision. Dans ces conditions, l’éducation aux médias pouvait se consacrer toute entière aux questions d’usage responsable et éclairé. Aujourd’hui, il faut consacrer beaucoup de temps et d’énergie pour apprendre à utiliser sommairement les médias et éventuellement devenir soi-même producteur de contenus et de médias sur internet (voir « Les données probantes », chapitre 5). Cette dimension d’apprentissage, jusqu’à la maîtrise de la littératie technologique (chapitre 10), devient ainsi prioritaire. Comme on peut le lire en filigrane dans le livre, ce défi est le même pour les enseignants qui doivent apprendre en continu à pratiquer les médias numériques pour pouvoir les « critiquer ». Un autre changement d’envergure dans la société canadienne, de portée plus large encore, encadre ce renversement : l’institution scolaire a de moins en moins de légitimité à éduquer au sens fort. Les exigences de formation technique étant décuplées, la formation morale redevient une affaire de choix individuels, familiaux et communautaires. Sans compter que le renversement qui donne priorité à la formation technique se nourrit aussi de la priorité que l’économie du numérique donne à l’innovation : l’environnement médiatique numérisé se veut un lieu d’entreprises et d’initiatives, non pas de reproduction, de mémoire et de culture.




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