Canadian Journal of Communication Vol 37 (2012) 487-494
©2012 Canadian Journal of Communication Corporation


Nous sommes avenir
Le manifeste de la CLASSE

Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante1


The events that have rocked Québec’s colleges and universities since last spring, as well as large parts of Québec society, have attracted worldwide attention. Recently, “la CLASSE,” the most vocal of the three students groups leading the strikes, released its Manifesto to Le Devoir, (12 July, 2012), which we are running in this issue in the interest of our readers.
Modern Québec has a history of issuing manifestos, from “Refus global” (1948) which ushered in modernism in painting in the early 1950s, through to the FLQ Manifesto (1970), to mention but two. The CLASSE manifesto thus places itself within a certain rhetorical tradition. Whether or not, this translates into English is the subject of Editorial Board member Stuart J. Murray’s commentary. Former CJC Editor Kim Sawchuk also provides some context to the opposition to the university-fee increases the Québec government proposed that launched the student strikes. (Michael Dorland, CJC Editor, August 2012)
Le sol du Québec vibre au rythme de centaines de milliers de pas depuis plusieurs mois. Une force d’abord souterraine, auparavant engourdie par un consensus froid, a surgi ce printemps. Cette force a animé étudiantes et étudiants, parents, grands-parents, enfants, travailleuses et chômeurs. Ce qui a commencé comme une grève étudiante est devenu une lutte populaire: la question des frais de scolarité nous aura permis de toucher à un malaise plus profond, de parler d’un problème politique d’ensemble. Parce que, oui, il s’agit d’un problème d’ensemble. Et pour y répondre, il est temps de remonter à la racine du problème, de donner corps à notre vision.
Notre vision, c’est celle d’une démocratie directe sollicitée à chaque instant. C’est celle d’un Nous qui s’exprime dans les assemblées: à l’école, au travail et dans les quartiers. Notre vision, c’est celle d’une prise en charge permanente de la politique par la population, à la base, comme premier lieu de la légitimité politique. C’est une possibilité pour ceux et celles que l’on n’entend jamais de prendre la parole. Une occasion pour les femmes de parler à titre d’égales, de soulever des enjeux qui, trop souvent, sont négligés ou simplement oubliés. Notre démocratie ne fait pas de promesses: elle agit. Notre démocratie ne nourrit pas le cynisme, elle le détruit. Notre démocratie rassemble, et nous l’avons démontré à maintes reprises. Lorsque nous prenons la rue et érigeons des piquets de grève, c’est cette démocratie qui respire. C’est une démocratie d’ensemble.
Leur vision, leur démocratie, ils et elles la disent représentative: on se demande bien qui elle représente. Elle ne se vit qu’une fois par quatre ans et ne sert trop souvent qu’à changer les visages. Élection après élection, les décisions restent les mêmes et servent les memes intérêts, préférant les doux murmures des lobbys au tintamarre des casseroles. Quand se fait entendre la grogne populaire, on applique des lois spéciales et on nous impose les bâtons, le poivre et les gaz lacrymogènes. Lorsque l’élite se sent menacée, elle trahit les principes qu’elle dit défendre: leur démocratie ne fonctionne que lorsque nous nous taisons.
Pour nous, les décisions démocratiques doivent être le fruit d’un espace de partage au sein duquel chaque femme et chaque homme est valorisé-e. Égaux et égales dans ces espaces, ils et elles peuvent, ensemble, construire le bien commun.
Nous avons compris que le bien commun dépend d’un accès égal aux services publics, et l’égalité dans les services publics porte un nom: la gratuité.
La gratuité n’est pas seulement une absence de prix, c’est l’abolition des barrières économiques pour l’accès à ce qui nous est le plus précieux collectivement. C’est l’abolition des entraves à la pleine réalisation de notre humanité. La gratuité, c’est payer ensemble ce que l’on possède ensemble.
À l’inverse, la tarification - la «juste part» - est une discrimination invisible. Sous le couvert du principe soi-disant consensuel d’«utilisateur-payeur», on impose en fait une surtaxe à celles et ceux qui sont déjà les plus négligé-e-s. En quoi est-ce juste de demander le meme montant pour franchir les portes d’un hôpital à un avocat et à une emballeuse? Ce qui pour l’un est un montant minime est pour l’autre un fardeau insupportable.
Et ce fardeau, nous le portons tous et toutes, que l’on soit aux études ou non: c’est l’un des enseignements de notre grève. Nous sommes des locataires, nous sommes des travailleuses et des travailleurs. Nous sommes des étudiantes internationales et étudiants internationaux laissé-e-s pour compte par des services publics discriminants. Nous sommes de toutes les origines et tant que la couleur de la peau ne sera pas aussi banale que la couleur des yeux, nous subirons nous aussi le racisme ordinaire, le mépris et l’ignorance. Nous sommes des femmes, et si nous sommes féministes, c’est parce que nous vivons le sexisme au quotidian ainsi que les revers du système patriarcal, et que nous combattons les préjugés les plus tenaces. Nous sommes gays, straight, bisexuelles, et nous le revendiquons. Nous n’avons jamais été une couche séparée de la société. Notre grève n’est pas contre le peuple.
Nous sommes le peuple.
Notre grève dépasse la hausse des frais de scolarité de 1625$. Si on nous dépossède des droits les plus fondamentaux en mettant nos institutions scolaires sur le marché, il en va aussi des hôpitaux, d’Hydro-Québec, de nos forêts, de notre sous-sol. Plus encore que les services publics, nous partageons des espaces de vie. Ils étaient là avant nous, et nous voulons qu’ils nous survivent.
Or, la convoitise d’une poignée de gens, redevables à personne, est en train de ravager ces espaces en toute impunité, du Plan Nord aux gaz de schiste. Pour ces gens dont la vision est réduite au profit du prochain trimestre, la nature n’a de valeur que mesurée en retombées économiques. Capricieux et avides, ils et elles n’ont d’yeux que pour leurs actionnaires lointains, myopes qu’ils sont à la beauté du bien commun. Pour se satisfaire, cette clique procède de manière coloniale, sans consulter personne. Loin des caméras, pauvres et donc facilement oubliées, les femmes autochtones sont les premières victimes de cette vente à rabais.
Heureusement, les peuples autochtones, déportés par chaque nouvelle prospection, resistant à ce vol continuel. Si certains projets d’exploitation sauvage ont pu être mis sur pause, c’est parce que des femmes et des hommes ont osé les défier. Ils et elles ont su résister à ce pillage des ressources, malgré les discours catastrophistes affirmant que notre survie économique dépend de l’exploitation rapide, à tout prix, de notre sous-sol.
Ensemble, nous serons toutes et tous affecté-e-s par le gaspillage des ressources parce que nous nous soucions des peuples avec qui nous partageons tous ces espaces et de celles et ceux qui viendront après nous. Nous voulons penser mieux, nous voulons penser plus loin.
Voilà le sens de notre vision, l’essence de notre grève. Une action collective qui dépasse les intérêts étudiants, qui ose revendiquer un monde différent, loin d’une soumission aveugle à la marchandisation. Marchandisation des individus, de la nature, de nos services publics : une même petite élite vend tout ce qui nous appartient. Pourtant, nous le savons: les services publics ne sont pas des dépenses inutiles, ni des biens de consommation.
Ensemble, nous avons réalisé que notre sous-sol ne se mesure pas en tonnes de métaux et que le corps d’une femme n’est pas un argument de vente. De la même manière, l’éducation ne doit pas être vendue, elle doit être offerte à tous et à toutes, sans regard à leur statut d’immigration et à leur condition. Une éducation pour nous, une éducation qu’ensemble nous partagerons.
Parce que l’éducation est un apprentissage de l’humanité, et que l’humanité ne se soumet pas à la compétitivité économique, nous nous refusons à ce que nos écoles se plient aux poids des portefeuilles. Ensemble, nous voulons une école égalitaire qui brise les hierarchies et qui menace ceux et celles qui croient pouvoir nous diriger en toute sécurité.
En mettant à la disposition de toutes et tous les ressources nécessaires au plein développement de leurs capacités, nous pourrons créer une société où l’organisation de la vie en commun et la prise de décision se font collectivement. C’est le coeur de notre vision. L’éducation n’est donc pas une branche de l’économie, ni un service de formation à court terme. Cette racine de tous les savoirs permet de paver la voie à l’émancipation de toute une société, une éducation libératrice qui jette les bases de l’autodétermination.
Nous pensons qu’en tant que lieu de partage d’un savoir universel, l’éducation doit abolir toute forme de discrimination et de domination fondée sur le genre. Il s’avère pourtant qu’être femme dans ce système est tout aussi difficile qu’être femme en société. Croire que la reproduction de statuts inégalitaires est absente de l’école est un leurre. Nous sommes écoeuré-e-s de voir que les professions traditionnellement féminines sont moins valorisées en société et qu’elles sont encore étudiées majoritairement par des femmes. Nous sommes nombreuses dans les salles de classe de baccalauréat, mais combien d’entre nous gravissent les plus hautes marches de l’escalier universitaire?
En opposition à ce maintien des discriminations envers les femmes et les personnes mises de côté par la société, nous souhaitons que l’éducation soit réellement un lieu d’égalité et de respect des différences. Nous la vivons comme un lieu d’épanouissement universel. Si nous avons choisi la grève, si nous avons choisi de nous battre pour ces idées, c’est pour créer un rapport de force, seul mécanisme nous permettant de peser dans la balance. Ensemble, nous sommes capables de beaucoup: mais il nous faut parler, et il nous faut parler fort. L’histoire démontre, de façon éloquente, que si nous choisissons l’espoir, la solidarité, et l’égalité, nous ne devons pas quémander, nous devons prendre. Voilà ce qu’est le syndicalisme de combat. Alors que partout fleurissent de nouveaux espaces démocratiques, il faut les utiliser pour constamment penser un monde nouveau. Nous ne versons pas dans la déclaration de principes, mais dans l’action: si nous faisons aujourd’hui un appel à la grève sociale, c’est pour rejoindre demain l’ensemble de la population québécoise dans la rue.

 

Ensemble, construisons à nouveau.
Nous sommes avenir.

Notes

1. Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante. URL: http:www.bloquonslahausse.com .


Share Our Future
The CLASSE Manifesto1

Coalition large de l’Association pour une
solidarité syndicale (CLASSE)2


For months now, all over Québec, the streets have vibrated to the rhythm of hundreds of thousands of marching feet. What started out as a movement underground, still stiff with the winter consensus, gathered new strength in the spring and flowed freely, energizing students, parents, grandparents, children, and people with and without jobs. The initial student strike grew into a people’s struggle, while the problem of tuition fees opened the door to a much deeper malaise – we now face a political problem that truly affects us all. To find its remedy and give substance to our vision, let us cast our minds back to the root of the problem.
The way we see it, direct democracy should be experienced, every moment of every day. Our own voices ought to be heard in assemblies in schools, at work, in our neighbourhoods. Our concept of democracy places the people in permanent charge of politics, and by « the people » we mean those of us at the base of the pyramid – the foundation of political legitimacy. This becomes an opportunity for all those who are never heard. It is a time for women to speak up as equals and to raise issues that are too often ignored or simply forgotten about. The democracy we see does not make promises: it goes into action. Our democracy banishes cynicism, instead of fuelling it. As we have shown many times over, our democracy brings people together. Each time we take to the streets and set up picket lines, it is this kind of democracy that at last breathes free. We are talking about shared, participatory democracy.
Democracy, as viewed by the other side, is tagged as « representative » – and we wonder just what it represents. This brand of  « democracy » comes up for air once every four years, for a game of musical chairs. While elections come and go, decisions remain unchanged, serving the same interests: those of leaders who prefer the murmurs of lobbyists to the clanging of pots and pans. Each time the people raises its voice in discontent, on comes the answer: emergency laws, with riot sticks, pepper spray, tear gas. When the elite feels threatened, no principle is sacred, not even those principles they preach: for them, democracy works only when we, the people keep our mouths shut.
Our view is that truly democratic decisions arise from a shared space, where men and women are valued. As equals, in these spaces, women and men can work together to build a society that is dedicated to the public good.
We now know that equal access to public services is vital to the common good. And access can only be equal if it is free.
Free access does more than simply banish prices: it tears down the economic barriers to what we hold most dear.  Free access removes the stumbling-blocks to the full flowering of our status as humans. Where there is free access, we share payment for shared services.
By contrast, the concept of price determination – the so-called « fair share » – is in truth no more than veiled discrimination. Under the supposedly consensual « user-payer » principle, a surtax is in fact charged to people whose needs are already at the bottom of the heap. Where is justice, when a hospital can charge the exact same fee from a lawyer as from a bag clerk? For the lawyer, the amount is minimal; for the bag clerk, it is a back-breaking burden.
This burden is one that we all shoulder, each and every one of us, whether we are students or not: this is one lesson our strike has taught us. For we, students, are also renters and employees; we are international students, pushed aside by discriminating public services. We come from many backgrounds, and, until the colour of our skin goes as unnoticed as our eye colour, we will keep on facing everyday racism, contempt and ignorance.  We are women, and if we are feminists it is because we face daily sexism and roadblocks set for us by the patriarchal system; we constantly fight deep-rooted prejudice. We are gay, straight, bisexual, and proud to be. We have never been a separate level of society. Our strike is not directed against the people.
We are the people.
Our strike goes beyond the $1625 tuition-fee hike. If, by throwing our educational institutions into the marketplace, our most basic rights are being taken from us, we can say the same for hospitals, Hydro-Québec, our forests, and the soil beneath our feet. We share so much more than public services: we share our living spaces, spaces that were here before we were born. We want them to survive us.
Yet a handful of greedy persons, answering to no one, is hard at work devastating these spaces – and they are getting away with it, with projects such as Plan Nord, shale gas, and more. For these few, who view the future in terms of the next quarter’s profit, nature has value only when measured in economic spin-offs. Blind to the beauty of the common good, this clique is avid and unpredictable, with eyes only for its faraway stockholders. It caters to those stockholders’ whims in colonial style, with no consultation. The primary victims of this wholesale sell-off are Native women, far from the media, poor and easily ignored.
Fortunately, though Native peoples are displaced each and every time wealth is found under or on their land, they have kept up the fight. Some of these ruthless exploitation projects have been put on ice due to the women and men who have dared to defy them. These men and women have stood their ground against this plunder of resources, despite dire warnings that our economic survival depends on the speedy exploitation of our underground wealth, whatever the price.
Together, each and every one of us will be affected by the waste of our resources, because we are concerned, not only for those who will come after us, but also for the people with whom we now share these spaces – we want to think better thoughts: we want to think ahead.
This is the meaning of our vision, and the essence of our strike: it is a shared, collective action whose scope lies well beyond student interests. We are daring to call for a different world, one far removed from the blind submission our present commodity-based system requires. Individuals, nature, our public services, these are being seen as commodities: the same tiny elite is busy selling everything that belongs to us. And yet we know that public services are not useless expenditures, nor are they consumer goods.
Together we have realized that our underground wealth cannot be measured in tons of metal, and that a woman’s body is not a selling point. In the same way, education cannot be sold; it ought to be provided to each and every one of us, without regard to our immigration status or our condition. Our aim is for an educational system that is for us, that we will share together.
Because education is a training ground for humanity, and because humanity does not bow to economic competitiveness, we refuse to allow our schools to bend under the weight of well-stocked portfolios. Together, we call for an egalitarian school system that will break down hierarchies, one that will pose a threat to all those men and women who still think they can rule over us with a free hand.
In providing everyone with the resources they need to develop their full capacities, we will succeed in creating a society where decision-making and the ways in which we organize our lives with one another are shared. This is the heart of our vision. Education is not a branch of the economy, nor is it a short-term training service. Our educational system, which is at the root of all knowledge, can allow us to pave the way towards freeing society as a whole; it can provide a liberating education that will lay the foundation for self-determination.
We believe that if our educational system is to be seen as a space where universal knowledge is shared, it must banish all forms of gender-based discrimination and domination. And yet a woman in the current educational system walks a path just as difficult as the one she walks in today’s society. It is futile to believe that unequal status is no longer reproduced in the halls of academe: we are disgusted to see that the professions traditionally associated with women are still undervalued, and that it is still mostly women who study for these professions. We women are numerous in Bachelor’s-level classrooms, but how many of us climb to the highest rungs of the academic ladder?
We are against prolonging this discrimination against women as well as against people who are in any way shunted aside by society. Our aim is to make our educational system well and truly a space where equality reigns and differences are respected. Our fervent wish is for an educational system that allows each and every one of us to blossom.
In choosing to strike, we have chosen to fight for these ideas. We have chosen to create a power relationship, the only mechanism that will allow us to tip the scales. Sharing this responsibility together, we can accomplish a great deal: but in order to do this we have to speak up, and speak up forcefully. History has shown us eloquently that if we do choose hope, solidarity and equality, we must not beg for them: we must take them. This is what we mean by combative syndicalism. Now, at a time when new democratic spaces are springing up all around us, we must make use of these to create a new world. Now is no time for mere declarations of intent: we must act. In calling for a social strike today, we will be marching alongside you, people of Québec, in the street tomorrow. In calling for a social strike today, we hope that tomorrow, we will be marching, together, alongside the whole of Québec society.

 

Together, we can rebuild.
Share our future.

Notes

1. Translated by Tamara Loring, Rouge Squad. URL: http://rougesquad.org  .

2. Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante. URL: www.bloquonslahausse.com




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